Ce 24 mars, le Symposium des conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar (SCEAM) a publié un rapport sur « le défi pastoral de la polygamie ». Ce document fait suite à une demande du Synode sur la synodalité sous le pontificat du pape François, en mars 2024. Dans ce dossier de 25 pages, les membres du SCEAM refusent tout baptême d’une personne polygame ne renonçant pas à la polygamie.
Le 25 novembre dernier, le Vatican publiait déjà la note Una Caro (Une seule chair) défendant la monogamie comme principe universel du mariage. Le dicastère pour la Doctrine de la foi répondait à une demande des évêques africains. Ces derniers se disent confrontés à des situations pastorales complexes engendrées par la polygamie. Mais ce texte était uniquement considéré comme une « éloge de la monogamie », comme l’indiquait son sous-titre. Le document n’indiquait pas comment agir dans des situations concrètes de polygamie comme lorsqu’un catéchumène polygame demande le baptême. C’est maintenant chose faite avec ce rapport du SCEAM.
Pas de baptême sans abandon de la polygamie
La commission du SCEAM exclut toute reconnaissance de la polygamie.
« L’Eglise doit éviter tout ce qui pourrait apparaître comme une reconnaissance de la polygamie ». Elle exige également de ne pas baptiser les catéchumènes polygames tant que ceux-ci ne s’engagent pas en faveur de la monogamie. « Baptiser un polygame qui continuera à le rester donnerait l’apparence de légitimer cette situation irrégulière et pourrait dévaluer le baptême lui-même ». Le polygame qui souhaite « la pleine intégration dans l’Eglise et l’accès aux sacrements » est prié de contracter un mariage avec une seule épouse. Il doit « accepter l’Évangile, adhérer à l’idéal chrétien et s’engager dans un mariage monogame avant de recevoir le baptême ». Il ne s’agit ni d’un rejet ni d’une exclusion, précise le rapport, mais plutôt d’un accompagnement patient et respectueux inspiré de la miséricorde du Christ. Les personnes concernées doivent rester « accueillies, écoutées et accompagnées, cas par cas », déclarent les évêques.
Quatre pratiques pastorales possibles
Il existe aujourd’hui différentes pratiques pastorales relatives aux cas de polygamie, le rapport du SCEAM en propose quatre.
1) Choisir une seule épouse
Déjà citée précédemment, cette pratique consiste à demander au polygame de choisir sa première épouse ou « son épouse favorite ». L’homme a néanmoins le devoir de donner aux autres épouses ainsi qu’à leurs enfants « ce dont ils ont besoin pour leur survie ». Cela permet de « rendre justice » aux autres conjointes qui n’ont pas été choisies tandis que l’Eglise offre « le pardon au polygame pour ses fautes et lui ouvre la porte de la foi », écrivent les évêques.
2) Le catéchuménat permanent
Lorsque le polygame ne rompt pas avec ses autres épouses, notamment pour éviter de créer de nouvelles injustices vis-à-vis d’elles et des enfants, il peut devenir « catéchumène permanent ». Dans ce cas, la personne se fait accompagner par un pasteur et suit une formation catéchuménale. Mais cet accompagnement ne se conclut pas par le baptême. La personne reçoit à la fin de sa formation un document la reconnaissant comme un « postulant au baptême ». Cette pratique ne permet donc pas l’accès aux sacrements de l’Eglise. Elle permet néanmoins au polygame et à sa famille de participer à la vie communautaire de l’Eglise. Il est également possible de recevoir les sacramentaux, d’avoir une vie de témoignage chrétien et de demander le baptême des enfants.
3) Baptiser la première épouse
Cette troisième pratique consiste à proposer de baptiser la première femme d’une union polygame. Dans ce cas de figure, la femme est considérée comme une victime de la polygamie si son époux en épouse une ou plusieurs autres sans le consentement de la première. Le SCEAM lui permet alors d’être « admise et intégrée dans la communauté chrétienne » même si elle vit avec un mari ayant plusieurs épouses. Il n’y a pas d’obligation pour l’épouse baptisée de quitter son mari.
4) La polygamie voilée
La quatrième situation correspond aux couples monogames à première vue mais composés d’époux ayant des amants et entretenant des relations libres. Dans ce cas-là, le processus d’initiation chrétienne s’oriente vers la personne demandant le baptême et non vers le couple. Cela aboutit généralement au baptême d’une femme qui a des enfants mais pas de mari. Bien que cela ne pose pas de problème doctrinal, cette situation reste dommageable pour la société et l’Eglise. La femme est généralement considérée comme la mère des enfants du mari et vivre loin du père de ses enfants peut être mal vu dans la société et la communauté chrétienne. Le rapport ajoute que « les enfants ont besoin des soins et de l’affection de leur père ».
Le contexte culturel africain
Le Symposium des Conférences Episcopales d'Afrique et de Madagascar a élaboré sa réflexion sur la polygamie en prenant compte du contexte culturel, anthropologique et théologique du continent. Selon le rapport, « la famille africaine est construite sur l’Alliance : une alliance entre groupes humains, une alliance avec les ancêtres et une alliance avec Dieu ». Cette conception familiale accorde une place centrale l'enfant qui "représente, au cœur de cette famille, un trésor inestimable, une bénédiction divine. Il perpétue le nom de la lignée tout en contribuant à consolider la vie présente". C'est dans ce contexte que s'inscrit la polygamie qui n'est pas un phénomène exclusif à l'Afrique mais y est « particulièrement enraciné».
Cette pratique répondait auparavant à des besoins sociaux particuliers. Les grandes familles assuraient une stabilité économique dans les sociétés agricoles et nomades. « Les mariages polygames étaient pratiqués non seulement pour avoir des familles nombreuses, mais aussi pour des raisons de solidarité, d’alliances et d’objectifs politiques », peut-on lire dans le rapport. Le mariage comportait des dimensions communautaires et spirituelles qui rendaient le divorce rare. Les époux n'étaient pas les seuls à être appliqués dans les cérémonies de mariage, les membres de la famille et les ancêtres avaient également un rôle. La conception de la vie familiale était donc profondément communautaire.
Les évêques tiennent à préciser que la monogamie n'est pas une norme occidentale, mais une exigence inscrite dans la Révélation. « Le mariage est monogame par nature théologique et non par imposition culturelle ».
Maxime MPEYE (st.)

