Dans l’émission Décryptage(s) du vendredi 13 mars 2026, les débatteurs conviés étaient le juriste Patrick Balemba et le prêtre diocésain dominicain Serge Maucq. Au cœur de leur premier échange, une question aussi tragique qu'actuelle: que doit faire un prêtre quand la guerre frappe le pays où il exerce sa mission? Partir pour survivre ou rester au nom de sa vocation et de l’Espérance qu’il a la charge de transmettre?
Depuis deux semaines la guerre fait rage au Proche et au Moyen-Orient. Israël et les États-Unis veulent en finir avec le régime iranien tandis que Téhéran riposte avec l’appui discret la Chine et de la Russie. Dans ce déferlement de violence, les communautés chrétiennes ultra-minoritaires en Iran, fragilisées dans le sud du Liban, sont confrontées à la plus grande incertitude.
C’est dans ce contexte que deux événements récents ont marqué les chrétiens. D’un côté, la mort du père Pierre El Raii, curé maronite de Qlayaa, dans le sud du Liban. Il a été tué alors qu’il portait secours à des fidèles touchés par un bombardement. De l’autre, l’évacuation à Rome du cardinal Dominique Mathieu, archevêque de Téhéran. Ce belge de 62 ans a été reçu par le pape au Vatican après un temps de flottement pendant lequel il n’a pas été en mesure de donner de nouvelles. Ces deux figures marquantes illustrent parfaitement la complexité du dilemme: faut-il rester au risque de sa vie ou partir pour témoigner et continuer de servir autrement ?
Pour le prêtre diocésain dominicain Serge Maucq la vocation sacerdotale ne peut pas justifier que l’on mette sa vie en danger: "Le martyr signifie quelque chose dans la tradition catholique, mais est-ce que le martyr est un chemin à privilégier? Il n'est pas juste, je crois, de demander à des personnes de prendre des risques totalement inconsidérés dans des situations explosives. Et il est tout aussi légitime de se demander si des responsables de communautés, qu'il s'agisse de l'archevêque des catholiques en Iran ou d'un prêtre maronite du sud Liban, doivent rester ou partir".
Une vocation éprouvée par la guerre
La question de rester ou de ne pas rester quand on a une fonction ecclésiale ne peut pas recevoir de réponse de principe. Tout dépend de la situation concrète du prêtre ou du religieux: est-il originaire du pays où il officie ou y a-t-il été envoyé en mission? Dispose-t-il encore de moyens de protection, d’un réseau local, de la possibilité de se déplacer? Peut-il rester utile à sa communauté? Dans les régions en guerre, le choix n’est jamais purement théorique. Il se situe entre fidélité à une mission, responsabilité envers les fidèles et devoir élémentaire de préserver sa propre vie.
Pour le prêtre diocésain dominicain Serge Maucq : "Les décisions ont été différentes parce que les situations sont très différentes. Dans le cas du Liban, le contexte est explosif depuis des années, la situation de guerre y est constante et il y a chez les chrétiens du Liban une anxiété durable. De fait, nombreux sont ceux qui sont venus chez nous ayant fui ce pays marqué par des tensions de tous ordres: économiques, confessionnelles et sécuritaires. Il y a donc dans la mentalité des libanais une volonté de résister mais aussi cette option qui existe. Dans le cas de l'Iran, le contexte est encore plus dangereux. Le siège de l'Église catholique en Iran est à l'ambassade d'Italie. C’est dans ce cadre qu’il y a eu un rapatriement d'urgence dont notre compatriote a pu bénéficier. Nous ne pouvons pas nous ériger en juges, ni des personnes ni des décisions diplomatiques qui bien souvent nous échappent".
Mais au-delà des circonstances matérielles, la question touche aussi à une fibre plus intime. En effet, beaucoup de prêtres, de religieux ou de missionnaires disent avoir accepté une vocation qui les dépasse, y compris lorsque celle-ci les conduit là où ils n’auraient pas spontanément choisi d’aller. Il y a, dans cette disponibilité-là, une forme d’abandon, parfois même un consentement au sacrifice. Cette logique sacrificielle peut-elle aller jusqu’au bout? Faut-il demeurer coûte que coûte dans un pays en guerre tant que le dernier fidèle n’a pas lui-même fui les bombes et la violence?
Jésus Bon Pasteur
Cette question terriblement complexe a trouvé, au Liban, une incarnation bouleversante en la personne du père Pierre El Raii. Dès qu’il a appris que certains paroissiens avaient été blessés par une frappe israélienne, il s’est précipité sans hésiter pour leur venir en aide. Il a mis sa vie au second plan. À l’issue de l’audience générale au Vatican mercredi dernier, le pape a présenté le défunt prêtre comme un véritable berger "toujours resté aux côtés de son peuple, avec l’amour et le sens du sacrifice de Jésus Bon Pasteur". Léon XIV a ensuite exprimé le vœu que son sang versé soit une semence de paix pour le Liban, un pays où il se trouvait lui-même il y a seulement trois mois.
Mais à part déplorer les morts et la mise au second plan de la vie en temps de guerre, que peut faire l’Eglise en ces temps où les cœurs s’endurcissent? Est-elle seulement audible? C’est le second sujet qui a été débattu lors de ce Décryptage.
Julien PAUL

