Intelligence artificielle : l’approche prudente de Léon XIV 


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Intelligence artificielle : l’approche prudente de Léon XIV 
Le 19 février dernier, lors d’une discussion libre avec des prêtres romains, le pape a abordé la question de l’intelligence artificielle.
Par Julien Paul
Journaliste
Publié le - Modifié le
4 min

Dans l’épisode de l’émission Décryptage(s) du 6 mars 2026, les invités étaient le frère dominicain Laurent Mathelot et l’étudiant en philosophie Zacharie Bertrand. Il a notamment été question des interrogations que suscite l’utilisation de plus en plus répandue de l’intelligence artificielle au sein de l’Eglise.

Le 19 février dernier, lors d’une discussion libre avec des prêtres romains, le pape a été très clair à propos de l’intelligence artificielle (IA). Aux prêtres qui l’ont questionné spontanément sur ce sujet, il a déclaré qu’il ne fallait pas qu’ils laissent ChatGPT écrire les homélies à leur place. Une homélie – a-t-il précisé à cette occasion – "ça n’est pas qu’un texte, c’est avant tout un acte de foi, or une machine ne peut pas partager et transmettre la foi". 

Un sujet fréquemment abordé 

Ces déclarations ne sont pas surprenantes. Dans un message paru le 24 janvier dernier à l’occasion de la 60e journée mondiale des communications sociales, Léon XIV avait déjà fait part de sa méfiance au sujet des fonctionnalités d’assistance fournies par l’intelligence artificielle. Il allait jusqu’à dire que ces options de facilitation font courir à l’Humanité le risque de "ne plus être en mesure de réfléchir par elle-même en se contentant de compilations statistiques artificielles". Dans ce même message de janvier, le souverain pontife évoquait également le risque que l’IA représente pour l’emploi, notamment dans les industries créatives : "Si nous laissons la créativité aux seules machines – déclarait-il – l’homme sera soumis à des œuvres anonymes, sans paternité et sans amour". 

Si on remonte encore plus loin, en mai 2025 déjà, Léon XIV déclarait que l’IA menace "la dignité humaine, la justice et le travail". Ces inquiétudes, on les retrouve dans les conclusions d’une Commission théologique internationale publiées récemment dans le document Quo vadis, humanitas? (Où vas-tu, Humanité ?). Les membres de cette commission pointent en particulier un risque grave et inquiétant de manipulation des populations au moyen de l’IA. En clair, les instances catholiques sont de plus en plus unanimes dans leur méfiance vis-à-vis de l'IA à mesure que cette dernière progresse et qu’elle s’infiltre dans tous les aspects de nos vies. 

"ChatGPT est un outil que je ne tutoie pas"

Sur le terrain cependant, la réalité est plus pragmatique et nuancée. Frère Laurent Mathelot ne s’interdit pas de faire préparer certaines de ses homélies par un programme d’intelligence artificielle, avec néanmoins quelques balises salutaires : "Il me semble important de ne jamais tutoyer Chat GPT. C'est un outil auquel on donne des ordres, pas un humain. Il y a quelques mois, j'ai demandé à une intelligence artificielle de rédiger une homélie. Je lui ai donné quelques éléments de contexte et franchement, le texte final avait du sens. C'était assez agréable à écouter, mais sans aucun relief d’un point de vue spirituel. Quand le pape demande aux prêtres de ne pas utiliser l'intelligence artificielle pour rédiger leurs homélies, c'est à mon avis pour cette raison-là. Parce que l'âme humaine joue un rôle essentiel dans la rédaction des homélies. Plus elles ont un caractère à la fois spirituel et incarné, plus elles parlent aux gens".

Pour l’étudiant en philosophie Zacharie Bernard, les intelligences artificielles sont effectivement des outils auxquels il serait absurde de s'opposer uniquement par principe : "Il est urgent que les clercs autant que les laïcs prennent en main ces outils qui vont rapidement s'imposer à nous au quotidien. Et il est nécessaire d’en faire un usage intelligent et incarné : de s’en servir comme d'un outil et pas comme d’un alter ego qui aurait les mêmes capacités rédactionnelles que nous" a-t-il souligné en ouverture de ce Décryptage. L'émission a ensuite bifurqué vers d'autres sujets tout aussi incertains quant à leurs développements possibles.

Une approche nuancée ou contradictoire ? 

Le mathématicien-philosophe averti qu’est le pape Léon XIV fait montre d’une grande prudence et d’un avis précis au sujet de l’IA. Comment expliquer dans ce cas que l’Eglise saute à pieds joints dans l’IA par ailleurs ? À l’occasion des 400 ans de la dédicace de la basilique Saint-Pierre de Rome en effet, le Vatican a annoncé la mise en place dès cet été d’une application d’intelligence artificielle capable de traduire automatiquement les messes dans des dizaines de langues. Plus besoin de faire appel à des interprètes professionnels pour cela, malgré les risques évidents d’erreurs et d’approximations que les logiciels de traduction simultanée comportent.

Certes, l’offre de langues disponibles deviendra pléthorique. Mais cela privera par la même occasion des interprètes professionnels de missions auprès du Vatican. Ce genre d’initiatives représente donc une menace pour l’emploi et pour la plus-value humaine de certains services intellectuels et créatifs ; une menace que le pape lui-même a souvent déplorée. Comment concilier ces deux positions : la volonté de bénéficier des possibilités techniques offertes par l’IA tout en développant une réflexion éthique cohérente au sujet de ce même progrès ? C’est une équation qui n’est apparemment pas simple à résoudre, y compris pour les instances vaticanes.

Julien PAUL

Catégorie : Décryptages

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