Littérature belge : Depuis les tranchées de la Grande Guerre


Partager
Littérature belge : Depuis les tranchées de la Grande Guerre
Par Angélique Tasiaux
Journaliste de CathoBel
Publié le - Modifié le
4 min

Violaine Lison signe un roman qui mêle ses propres commentaires avec les carnets intimes et la correspondance d’un brancardier de la Première Guerre mondiale. Un texte qui donne à réfléchir sur les incidences personnelles d’un conflit international.

Il y a d’abord ce titre – Lequel de nous portera l’autre ? – qui interroge la destinée. Lequel de Paul ou de Léonce, tous deux voués à la prêtrise, sera le soutien de l’autre, quand leur corps de brancardier sera anéanti par la blessure ?

Il y a ensuite les illustrations soignées de l’ouvrage, qui propose en fin de recueil une galerie de photographies qui témoignent de la vie de Léonce Delaunoy. Originaire du Tournaisis, le jeune homme a grandi dans la ferme familiale, au milieu de sa nombreuse fratrie. Il y a été heureux et a appris à s’émerveiller devant le spectacle sans cesse changeant de la nature. "Il tend un regard fraternel vers ses voisins de feuilles et de plumes, alors qu’autour de lui, les humains s’entretuent", commente l’autrice. Et Léonce d’approuver : "L’amour de la terre n’aura jamais faibli en moi".

Il y a cette manière de raconter le parcours d’un homme plongé dans la guerre, alors même qu’il célèbre la vie. Violaine Lison croise les carnets de notes du soldat avec les copies posthumes que son ami Paul leur a réservées. Ces notes sont celles d’une époque, elles sont marquées par l’éducation et les songes du début du XXe siècle. Un siècle plus tard, l’écrivaine annote ses propres réflexions, ses interrogations au fil de l’avancement de sa retranscription.

L’irruption d’un amour-amitié

Il y a enfin cette amitié qui nous semble hors norme entre Léonce et Herman, son frère de guerre. Si Paul marque une réserve et ne recopie pas tous les passages exaltés des carnets de Léonce, au-delà de la pudeur, il y a peut-être la perception d’un interdit de la chair. Mais, comme l’écrit Violaine Lison, "Amis ou amants, peu importe. L’essentiel est ailleurs : dans cette rencontre de deux garçons perdus au milieu d’une guerre interminable".

© Jacques Vandenberg

Depuis sa publication l’automne dernier, Lequel de nous portera l’autre ? connaît un joli succès de presse, au point d’avoir déjà été réédité et de concourir pour l’édition 2026 du Prix des librairies indépendantes, au côté de quatre autres ouvrages publiés l’année précédente. Comment expliquer un tel engouement, quand tout semble avoir déjà été lu ou vu sur la Première Guerre mondiale ? L’authenticité des carnets de Léonce Delaunoy et la singularité de son écriture y sont certainement pour beaucoup. Mais c’est surtout la manière dont Violaine Lison met en scène les textes et leur patiente reconstruction qui actualisent la démarche. Car la Tournaisienne – oui, elle est aussi originaire de la même région – s’approprie les carnets de Léonce. On la sent émerveillée par la force qui traverse ceux-ci.

Le sens de la fratrie

A sa plus jeune sœur Marie, Léonce envoie "des baisers plein un grand chariot". C’est elle qui conservera ses quelques effets, après son décès. Si sa famille de sang occupe une part importante dans son esprit, Léonce va s’en découvrir une seconde, celle de son ami Herman. Et l’attention dispensée par cette famille d’Anvers réfugiée au Havre va le porter durant les derniers semestres de la guerre, en dépit de la séparation soudaine avec Herman, en retrait du front. L’attachement manifesté par les parents d’Herman qui voient en lui un deuxième fils normalise probablement la relation des jeunes gens. "Leur prodigieuse amitié a perduré jusqu’à la mort de Léonce. Et même après", commente Violaine Lison. 

La colère de la guerre

Et puis, Léonce Delaunoy se fracasse contre les jeunes corps abîmés par la maladie et mutilés par la mort. Lui qui aime la vie ne peut souffrir de voir un tel charnier l’entourer. Le désarroi gronde dans ces pages où l’étudiant en théologie au grand Séminaire de Tournai dénonce les méfaits d’un conflit qui détruit tout, y compris le meilleur des hommes. "Je ne comprends plus trop ni le sens de la vie ni de ces monstrueux entêtements qui aboutissent à des massacres fabuleux. J’ai déjà joué beaucoup avec ma vie parce que je ne la comprends plus", confie-t-il dans un courrier à son parrain, en avril 1918. Trois mois plus tôt, dans un moment de désespoir, il écrivait : "Je jette par-dessus bord mon ancien avenir". Cent ans plus tard, les supputations vont bon train. Et s’il avait vécu, aurait-il poursuivi ses activités de prêtre, lui que les faire-part de décès appellent déjà abbé ?

Angélique TASIAUX

Violaine Lison avec les carnets de tranchées de Léonce Delaunoy, Lequel de nous portera l’autre ? Esperluète, 2025, 208 pages.


Dans la même catégorie