Soyons honnêtes, les dates des fêtes dans les différentes Églises chrétiennes, c’est un peu le chaos. Essayons d’y voir plus clair par rapport aux fêtes de cette période de l’année : qui fête quoi et pourquoi à telle ou telle date ?
Tout historien est censé maîtriser la discipline scientifique de la chronologie, c’est-à-dire l’art de la datation et des calendriers. Pour un historien de l’Églises ou des Églises, l’effort est beaucoup plus considérable. En effet, bien que les chrétiens au monde entier aspirent à l’unité, prient pour cette unité et font autant d’efforts pour « l’Unité des chrétiens », c’est surtout en temps de fêtes qu’apparaît à quel point les Églises sont encore toujours divisées ou du moins différentes entre elles.
Luc
L’histoire de la naissance de Jésus à Bethléem, que Marie "enveloppa de langes et coucha dans une crèche, parce qu’ils manquaient de place dans la salle", nous provient des deux premiers chapitres de l’Évangile selon Saint Luc. Il est le seul des évangélistes qui nous parle de l’annonciation à Marie par l’ange Gabriel, de la grossesse de Marie et de sa nièce Élisabeth, de leur magnifique rencontre, de la naissance de Jean et de Jésus et de la visite des bergers au Sauveur. Mais rien chez Luc des "mages venus d’Orient" à la recherche du "roi des juifs" dont ils avaient vu "son astre à son lever" et qui étaient "venus lui rendre hommage".
Épiphanie
L’histoire de ces trois mages – que nous fêtons aujourd’hui dans l’Église romaine catholique – ne sont évoqués qu’au deuxième chapitre de l’évangile de Matthieu mais ne le sont pas chez ses trois collègues. Luc quant à la lui, après les mots touchant sur les anges et les bergers, passe immédiatement à une autre Épiphanie. Le mot grec ἐπιφάνεια veut dire ‘apparition’ ; nous y reviendrons. Luc, en effet, nous détaille comment Joseph et Marie, selon la Loi de Moïse, présentaient leur premier-né au Temple à Jérusalem, où Siméon et Anne reconnaissaient immédiatement "le Christ du Seigneur". Matthieu en revanche enchaine dans son troisième chapitre avec une autre Épiphanie, celle lors du baptême de Jésus dans le Jourdain. "Une voix partit du ciel : ‘Tu es mon fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré.’"
Marc
Marc entame son récit avec le baptême de Jésus par Jean, et y ajoute exactement les mêmes paroles épiphaniques. "Une voix vint des cieux : ‘Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur.’" Parallèle d’ailleurs chez l’évangéliste Jean, qui fait dire le Baptiste dans son premier chapitre : "Et moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau, celui-là l’avait dit : ‘Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, c’est lui qui baptise dans l’Esprit Saint.’ Et moi, j’ai vu et je témoigne que celui-ci est l’Élu de Dieu.’"
Sol Invictus
Nulle part dans les Évangiles on ne trouve de mention concernant la période de l'année de tous ces événements... du moins pas selon le calendrier romain de l’époque. Ce n'est que lorsque l'empereur Constantin le Grand et ses successeurs ont adopté le christianisme et puis l’ont décrété comme religion d'État, que le besoin est apparu de christianiser une fête célébrée le 25 décembre depuis 274, celle du solstice d'hiver, appelée Sol Invictus ou Le Soleil Invaincu. À partir de ce moment-là, le 25 décembre est devenu la date de naissance de de Jésus.

Traditions orientales et orthodoxes
Il y a des Églises en Occident tout comme en Orient qui célèbrent cet anniversaire. Hier soir et aujourd'hui par exemple, les chrétiens apostoliques arméniens se sont rassemblés autour de la crèche, car ils célèbrent l'histoire telle que Luc nous la raconte. Mais comme ils n'appartenaient à la sphère d'influence romaine au IVe siècle, ils n’avaient jamais célébré cette fête du Sol Invictus et ne célèbrent donc pas le 25 décembre. De plus, ils combinent la fête de la Nativité avec les deux autres moments de l'Épiphanie. C'est pourquoi dans leur liturgie orthodoxe de Noël, l'eau baptismale est explicitement bénie. Certaines Églises célèbrent donc aujourd'hui Noël... et la Présentation au Temple et le Baptême du Seigneur, tout en même temps.
Épiphanie orthodoxe
Il y a aussi des Églises chrétiennes qui ne célèbrent pas la Nativité mais seulement l'Épiphanie. L’apôtre Paul nous dit-il pas dans sa deuxième épître à Timothée que Dieu "nous a sauvés et nous a appelés d’un saint appel, non en considération de nos œuvres, mais conformément à son propre dessein et à sa grâce. A nous donnée avant tous les siècles dans le Christ Jésus, cette grâce a été maintenant manifestée par l’Apparition de notre Sauveur le Christ Jésus." Et quand Jésus est-il apparu la première en public ? Lors du Baptême dans le Jourdain. Or, comme si ce n'était pas déjà assez compliqué, il y a aussi le problème des calendriers.
Les calendriers
En 1582, le pape Grégoire XIII améliora le calendrier julien de l'époque, pour prendre en compte la dérive séculaire du calendrier julien alors en usage. Plus précisément, Grégoire XIII introduisait le système actuel des années bissextiles (année bissextile si la date est divisible par 4, mais pas par 100 et de nouveau par 400) et, par décret papal, il supprimait 10 jours : le lendemain du jeudi 4 octobre 1582, on était déjà le vendredi 15 octobre. Ce calendrier grégorien est progressivement devenu la norme mondiale (l'Union soviétique l'a introduit en 1920), mais il est parfaitement normal que la plupart des Églises orientales et orthodoxes n'ont pas accepté cette manœuvre du Vatican.
Néo-julien
Concrètement, cela signifie que pour les Églises qui ont continué à suivre le calendrier julien, demain le 7 janvier, c’est Noël, car pour elles c'est le 25 décembre demain. Ceci est le cas, par exemple, pour les monastères orthodoxes de la péninsule de l'Athos ou pour les Églises orthodoxes russe ou serbe. La plupart des Églises orthodoxes utilisent aujourd'hui pour Noël et les fêtes suivantes un calendrier révisé – le soi-disant néo-julien –, développé en 1923 et astronomiquement encore plus précis que le calendrier grégorien, avec lequel il est par ailleurs aligné jusqu'au 1er mars 2800. Cependant, certaines Églises orientales (comme les syriaques orthodoxes) ou orthodoxes (comme les orthodoxes finlandais) utilisent le calendrier grégorien pour toutes leurs fêtes.
Faire la fête
Les catholiques romains célèbrent donc aujourd'hui l'Épiphanie, tandis que les chrétiens apostoliques arméniens célèbrent Noël et l'Épiphanie ainsi que le baptême du Seigneur en même temps. Plusieurs chrétiens orthodoxes célèbrent également aujourd’hui l'Épiphanie, d'autres chrétiens orthodoxes célèbrent Noël demain. Et certaines Églises qui utilisent le calendrier julien et célèbrent Noël demain attendent déjà avec impatience la grande fête de la Théophanie (« la Révélation de Dieu » ou « le Baptême du Seigneur ») le 19 janvier. Mais à chaque occasion, aussi bien dans l'église qu'aux alentours, on fait la fête !
Il y a par ailleurs aussi une tradition grecque orthodoxe du pain du Nouvel An ou du pain de Saint Basile – Βασιλόπιτα ou « Vasilopita » –, pour laquelle le métropolite Athénagoras de Belgique nous invite dans sa cathédrale à l'avenue Stalingrad à Bruxelles ce dimanche après-midi le 11 janvier 2026 à 16h.
Benoit LANNOO

