Marc Antoine Mathijsen est un chrétien engagé en politique. Il est par ailleurs top manager dans le secteur des assurances. Fidèle décrypteur pour RCF et CathoBel, il nous livre ses réflexions sur le pouvoir politique grandissant des milliardaires et sur la répression croissante qui accompagne les monopoles économiques. Entretien :

Marc Antoine Mathijsen : Chaque année, Oxfam publie un rapport sur les inégalités dans le monde. Ce rapport est ensuite présenté au forum économique de Davos. C’est une façon de dire « attention, les inégalités s’accentuent et certains responsables sont réunis ici ». Cette année, le rapport ne se base pas seulement sur une comparaison entre ce que possèdent les plus riches et le reste du monde mais il pointe plusieurs éléments nouveaux. Premièrement : une accélération du phénomène d’enrichissement des milliardaires. Deuxième point : pour la première fois la fortune d’un milliardaire – Elon Musk – va atteindre le trillion de dollars, avec l'entrée en bourse de SpaceX. Troisième point saillant – et c'est surtout ça qui est intéressant – Oxfam pointe un lien croissant entre les milliardaires et le monde politique. Et enfin, quatrième point, très préoccupant celui-là : la redistribution est remplacée par la répression.
Julien Paul : Qu'est-ce que cela veut dire ? Des politiques de plus en plus inégalitaires sont menées et dès que les populations s’en indignent, on leur donne des coups de matraque ?
Tout à fait. On le sent moins dans nos démocraties occidentales mais il y a eu de nombreuses manifestations récemment dont les médias occidentaux n’ont pas parlé. Je pense au Kenya par exemple. Le peuple refusait que les denrées alimentaires de base comme le pain ne soient plus subsidiées. Il faut bien se rendre compte que dans les pays en développement, ce sont les subsides aux denrées alimentaires qui font office de sécurité sociale. L’augmentation soudaine du prix des denrées alimentaires a eu des effets dans la rue. Ces soulèvements ont été réprimés dans la violence.
Il ne me semble pas avoir entendu de réactions indignées à ce sujet lors de la dernière édition du forum économique de Davos.
Pourtant, on trouve dans ce rapport des chiffres vraiment interpellants. En 2025 par exemple, la richesse acquise aurait pu permettre d’allouer 250 dollars mensuels à chaque habitant de la planète tout en laissant les milliardaires continuer de s’enrichir. On vous répondra volontiers que toute cette richesse est méritée, qu’il ne serait pas justifié de la confisquer. Cette affirmation, il faut oser la questionner. Prenons Microsoft par exemple. On utilise presque tous Word, les tableurs Excel, Powerpoint. Merci à Microsoft pour cela. Mais Microsoft impose aussi des abonnements et rend les anciens ordinateurs obsolètes. Personnellement, je paye mon abonnement 100 dollars par an. J’y suis contraint. Il y a près de trois milliards d'utilisateurs de Microsoft dans le monde. Ces abonnements sont une rente et témoignent d’un monopole quasi absolu. Il est bien là le problème : le côté monopolistique des rentes des milliardaires. 12 personnes seulement possèdent ce que 4 milliards d'humains possèdent. Rendez-vous compte !
On nous renvoie volontiers à la fameuse "théorie du ruissellement de la richesse". On nous dit : un ultra-riche c'est très bien, il va générer de l'emploi, il va faire construire une grande villa, une piscine, il a besoin d'entrepreneurs, de sous-traitants, d'un coiffeur, de jardiniers, etc. Il va faire tourner l'économie. Rien n'est moins vrai. La richesse s'accumule de plus en plus, les monopoles se solidifient et cela assèche tous les concurrents. Je crois que face à cela il faut des mécanismes étatiques pour une redistribution de la richesse. Pour faire en sorte au fond que les monopoles ne tuent pas l'économie et la concurrence.
En Belgique, les salariés sont taxés à plus de 50% à partir d'un certain niveau de revenus. Au fur et à mesure que les revenus augmentent, évidemment, la taxation augmente. Mais dès qu’on en arrive aux revenus les plus hauts, la taxation diminue. Le gouvernement Arizona est loin de faire marche arrière. En effet, depuis peu, au-delà d'un salaire de 156 000 euros par trimestre, il ne faut plus payer de cotisations sociales. Le grand argument, c'est évidemment de pouvoir attirer des talents pour travailler dans les multinationales installées en Belgique.
C’est une tactique pour se différencier quand on est un petit pays. Et est-ce cela qu’il faut changer avant tout ?
En fait, il faudrait surtout plancher sur un système de taxation international. C’est la seule vraie solution. Il y a eu des projets de taxation de 15% des filiales étrangères au niveau mondial. Google par exemple devrait être taxé au moins de 15% dans chacun des pays où il gagne de l’argent. Mais ces entreprises sont devenues tellement puissantes qu'elles outrepassent de loin la souveraineté fiscale des États.
On a aussi quelques exemples de milliardaires qui essayent de faire du bien en donnant 99 % de leur fortune à des fondations par exemple…
Warren Buffett en fait partie, Bill Gates aussi, et quelques autres. Je salue vraiment ces gestes. Mais cela n’empêche en rien la connivence entre les milliardaires et le pouvoir. Aujourd’hui, selon le dernier rapport d’Oxfam, un ultra-riche a 4000 fois plus de chances de percer en politique que n'importe quel quidam dans le monde.
Un exemple assez parlant : il y a eu ce fameux banquet d'État de Donald Trump à Windsor il y a quelques mois. 200 invités. Un vrai show auquel la monarchie britannique s’est prêtée. Qui étaient les invités ? Des Ducs, des Lords ? Non, les CEOs de la tech américaine. Le message était très clair : voici la cour du roi Trump, cette cour finance certains projets démentiels (comme la salle de bal de la Maison Blanche) et en échange ils ont un accès privilégié à des marchés juteux. C'est une nouvelle oligarchie qui est en train de s’établir durablement.
Propos recueillis par Julien PAUL


