Qui défigure Noël ?, interroge le philosophe Guillaume de Stexhe


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Qui défigure Noël ?, interroge le philosophe Guillaume de Stexhe
Par Guillaume de Stexhe
Publié le - Modifié le
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Guillaume de Stexhe, philosophe et professeur émérite de l'Université Saint-Louis, livre une carte blanche sur la polémique suscitée par la nouvelle crèche de la Grand-Place de Bruxelles.

L’actuelle polémique autour de la nouvelle crèche de la grand-place de Bruxelles est très révélatrice de certains aspects de notre présent. D’abord, qu’un parti historiquement très laïc parte en croisade ( ! ) pour défendre la crèche chrétienne et « l’esprit de Noël », cela montre que ce qui est ici en question est détaché par lui de sa dimension religieuse, et réduit à du folklore. Ce n’est possible que parce que l’engagement de foi chrétienne, chez nous, n’est plus vivant et vif que chez peu de monde : on peut alors, sans risquer que cela apparaisse comme une allégeance quelconque, chercher à s’approprier les dépouilles du christianisme, que laisse derrière elle la foi qui reflue.

C’est possible, aussi parce que l’on se trouve, avec la crèche, devant ce qu’une collègue appelait un objet hybride : à la fois religieux et culturel, et il faut ajouter : commercial ; à la fois folklorique, et donc identitaire – mais aussi universel que la naissance d’un enfant; enraciné en Europe, mais catholique, et donc planétaire. Ce caractère hybride montre que le religieux ne se réduit pas à des « croyances au surnaturel », mais élabore un monde de sens – un monde à la fois de symboles, de pratiques ( éthiques), de pensée, de relations, d’œuvres expressives : en d’autres termes, le religieux ( s’il est en bonne santé) produit de la culture, à l’intérieur du monde commun : c’est en ce sens que le Doyen de Bruxelles rappelait que « la crèche appartient à tous ».

Mais cela ne veut pas dire qu’on peut lui faire signifier n’importe quoi et son contraire.

Or, c’est ce qui se passe avec les déclarations du président du MR et la pétition que son parti a lancée. On surfe ici sur l’attachement aux formes traditionnelles, pour d’abord simplement contester une représentation (très modestement) innovatrice de la nativité. Qu’il y ait débat là-dessus est tout à fait normal : en matière d’art, les goûts diffèrent ; et l’attachement aux formes installées caractérise tout folklore ( familier du carnaval de Binche, j’en sais quelque chose !), tout comme les traditions festives et familiales : et la crèche, comme objet de culture, relève aussi de ce domaine.

Mais on s’avance sur un tout autre terrain quand le MR, un parti politique, prétend, à partir de là, se faire le défenseur de « l’esprit de Noël ». On passe alors d’un débat esthétique sur une oeuvre à ses enjeux humanistes, sociaux, éthiques ; et, puisque le MR parle d’esprit, à son enjeu « spirituel ». Or là, on bascule complètement : en liant « l’esprit de Noël » à la stigmatisation des « zombies qui peuplent les abords de nos gares » – pour la plupart des migrants sans papiers ni abris – et à la dénonciation de la volonté d’inclusion, le MR tente une OPA qui est la perversion même de « l’esprit de Noël ». Car il en fait le support d’une logique d’exclusion, c’est-à-dire le contraire même de ce qu’est Noël, pour les chrétiens comme pour beaucoup de non-chrétiens.

Les chrétiens ne sont sans doute plus très nombreux, mais assez pour dénoncer cette transformation de « l’esprit de Noël » en son contraire – ce qui est la définition de la perversion. Puisque le MR nous emmène loin des considérations esthétiques ou folkloriques, sur le terrain de « l’esprit », je voudrais dire pourquoi que la crèche 2025 me semble théologiquement, spirituellement – ce qui, en christianisme, signifie : humainement – très juste. Sous deux aspects au moins, qui sont tous deux affaires de visages et de défiguration.

D'abord, la foi biblique ne rumine l'histoire que pour éclairer, inspirer, révéler le présent. Et elle ne parle de personnages passés que pour révéler à tout humain qu'il les porte en lui. Les personnages bibliques, en ce sens, ne sont que des symboles : leur réalité, c'est celle de n'importe qui, aujourd'hui. Ils sont sans visage, pour que chacun puisse leur offrir le sien.

C'est particulièrement vrai pour la mise en scène de la naissance du Christ par Luc (seul parmi les évangélistes: les autres n'en parlent pas). Car c'est n'importe qui, tout homme et toute femme, qui est appelé.e à mettre « Dieu » au monde, à l'y accueillir, à veiller sur lui – comme s'y engageait Etty Hillesum dans l’horreur de la Shoah: « Dieu, je vais t'aider à ne pas disparaître en moi...». « Le Christ peut naître mille fois à Bethléem, s'il ne naît pas en toi, il est né pour rien » (Angelus Silesius) : c'est aussi tout le monde et n'importe qui qui est appelé.e à laisser naître en soi-même cette vie tout à la fois humaine et « divine » – où ce qui est divin, ce n’est rien d’autre que ceci : rencontrer et aimer.

Hors de toute considération esthétique, il me semble que l'artiste, à Bruxelles, a réussi à faire percevoir cette logique fondamentale de la foi biblique et chrétienne.

Mais il y a un second enjeu à ces figures sans visages. Le MR déplore qu’elles ressemblent aux zombies que sont les SDF de nos gares ? Eh bien, il a raison, et bien plus qu’il ne le croit: car c'est précisément, c'est très exactement cela que l'évangéliste a voulu faire comprendre, en faisant naître Jésus dans une étable, dans la mangeoire des bêtes ( la crèche, c’est cette mangeoire), dans le fumier. La soi-disant « magie » de Noël, dont les marchés du même nom seraient le paradis, et où on fêterait le joyeux anniversaire du petit Jésus, c'est pour les chrétiens la célébration de l'incarnation: et l'incarnation, c'est l’enfoncement dans la réalité la plus ordinaire, la plus crue la plus rude – la plus précaire.

Car par l’incarnation, « Dieu » s'est dés-identifié de la hauteur des cieux et de la toute-puissance (à la différence des dieux dont les pharaons et empereurs sont les descendants). Il s'est manifesté comme (vrai) « Dieu » dans l'ordinaire, le terrestre, le terrien, le terreux. Et parmi les terreux, le Très-haut s'est identifié aux très-bas : aux errants, aux sans-domicile fixe — après n'avoir pas eu de place dans la salle commune pour naître; « le fils de l'homme n'a pas une pierre où reposer sa tête ». Identifié aux précaires : « J'étais en prison, affamé, nu… ce que vous faites aux plus petits, c'est à moi que vous le faites ». A moi : ce n'est pas « une façon de parler » : l’inclusion que dénoncent certains, le Christ, lui, la pousse jusqu’à l’identification aux précaires, et finalement aux exclus.

Car la précarité, « Dieu » l'assume jusqu’à partager l'exclusion radicale. Pour toute la tradition chrétienne, le bois de la crèche est déjà celui de la croix: exclusion finale d'un homme, qui fut, comme tout humain, le tendre enfant d'une mère et d'un père, mais que son trajet de vie et « le monde » (comme dit l'évangile de Jean, )ont fini par transformer en zombie. Comme tant de SDF, de migrants et de détenus à la vie cabossée jusqu’au désastre… « Voici l'homme ! », dit le gouverneur-juge en désignant aux cris de haine de la foule haineuse un gars tabassé par les forces de l'ordre: «muet à force de souffrance, il n'avait plus apparence humaine » ( Isaïe). Un zombie, frère de ceux que stigmatise comme des épouvantails la pétition qu’on nous exhorte à signer : et qui fait de tous les exclus du monde, de tous les zombies de nos gares – nos frères. Et – je l’écris en tremblant – nos maîtres, à qui nous devons service et soutien : tâcher de ne pas les laisser disparaître de notre monde, comme Etty Hillesum cherchait à ne pas laisser disparaître « Dieu » d’elle-même. Car cette précarité-là est précisément ce qui est commun à « Dieu » et aux zombies, également sans place dans la salle commune, également au bord de l’effacement si nous ne les accueillons pas.

Alors, oui, j'espère que cette crèche sera perçue par tous précisément de la façon que dénoncent le MR et sa pétition, de la façon que pour sa part la communauté chrétienne proclame ( il suffit d’entrer dans une église en période de Noël pour l’entendre): comme un appel à tourner notre regard – un regard « inclusif » – vers les « zombies » de nos sociétés – pour voir l'Invisible (« Dieu ») dans ceux qui nous crèvent les yeux, mais qu'on ne veut pas voir.

J'ajoute un mot pour conclure: le risque qui aujourd'hui menace le christianisme (comme toutes les autres convictions et traditions religieuses : voyez l’islamisme, l’hindouisme au pouvoir en Inde, le judaïsme nationaliste, et même le bouddhisme par endroits – et même la laïcité), c’est d’être instrumentalisé par les quêtes identitaires, affolés que nous sommes par les mutations et manipulations en tous genres qui nous désorientent. Ces angoisses identitaires sont elles-mêmes manipulées par des stratégies de pouvoir : pour se limiter au christianisme, celles du « national-christianisme » qui rassemble évangéliques et cathos de droite autour de Trump, celles de la national-orthodoxie autour de Poutine, celles en France de Zemmour, Onfray et d’autres, soutenus par quelques milliardaires catholiques : un christianisme sans Christ et sans foi, mais identitaire – et surtout excluant. Ce que veut comme eux leur imitateur belge, le président du MR, c'est pervertir le christianisme en l'assimilant d’abord à un folklore, puis à un élément d’une identité socio-culturelle d'exclusion. En couvrant de « l'esprit de Noël » la haine des pauvres et des manoeuvres clivantes pour notre vivre-ensemble, on retourne le christianisme en un pur contraire de lui-même : là est la vraie trahison de Noël : la sacralisation, en se servant de la crèche, d'une identité qui n'est qu'une clôture (barbelée) d'exclusion, encerclant une foire où tout est produit et trafic. C’est là que l’enfant de la crèche est défiguré.

Mais l’enfant de la crèche s’est voulu « signe de contradiction », et résiste à cette manipulation : ce qui irrite alors le président du MR, au fond, c'est précisément que cette crèche de la grand place lui apporte la contradiction chrétienne.

Alors, qui trahit « l’esprit de Noël » ?

Guillaume de Stexhe

Catégorie : Opinions

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