La nouvelle crèche de la Grand-Place de Bruxelles ne manque pas de faire réagir les catholiques de Belgique. Parmi eux, Jean Stemler reproche à cette crèche inclusive d'avoir divisé la population, "un comble". Dans sa carte blanche "Ceci n'est pas une crèche ?", il analyse plusieurs critiques, émanant de cathos ou non : le prix de la crèche, l'effacement du catholicisme au profit de l'inclusion...
Ainsi donc, un mouvement politique a lancé une pétition pour demander le retour d’une véritable crèche et pour retirer ces personnages sans visage qui "ne représentent en rien l’esprit de Noël". Pourquoi pas en soi, je trouve que cette crèche inclusive est d'abord une faute de goût et une bêtise idéologique, surtout quand on voit comment elle a divisé la population, ce qui est quand même un comble pour l'événement qu'elle veut commémorer.
Néanmoins, en tant que catholique, je pense qu'il faut se méfier de ceux qui défendent "l'esprit de". Défendre l'esprit, c'est bien, mais l'essentiel c'est le cœur de Noël, pas son esprit.
L'écrivain Chesterton écrivait dans "La Chose, pourquoi je suis catholique" l'analyse lumineuse suivante : "Nous lisons beaucoup de choses sur l'Esprit de Noël, mais il s’agit d’un renversement du même type [il veut dire exactement le contraire de ce qu'il dit]. Loin de préserver les éléments essentiels en se passant des éléments visibles, il s'agit plutôt de préserver les éléments visibles là où il ne peut plus y avoir les éléments essentiels." (…) Défendre l'esprit de Noël revient bien souvent à "dévorer le cœur de la chose tout en conservant la coquille bien peinte."
Je trouve que GLB l'illustre très bien quand il dit que les zombies (comprendre les drogués, les miséreux, les sdf, les migrants) ne représentent en rien l'Esprit de Noël. Pour ce genre de fanas de l'esprit de Noël, l'Avent n'a pas commencé dimanche passé mais 2 jours avant avec le Black Friday.
Maintenant permettez-moi plusieurs remarques sur cet événement exceptionnel par son ampleur démesurée et par ses réactions souvent pas ajustées.
Critiques hypocrites ?
On a pu lire parfois, que c'était hypocrite de voir des chrétiens s'indigner devant cette crèche alors qu'il y a encore des gens dans la rue et des gens en galères, et que c'est ça le vrai scandale de Noël. Je suis mitigé sur cette remarque.
Ce qui est certain, c'est qu'on s'est sûrement trop habitué à la misère et qu'on ne réagit plus assez fort à la précarité honteuse de certains de nos concitoyens. Mais s'insurger contre la misère sociale ne devrait pas être incompatible avec le fait de s'insurger contre certains autres effacements et renoncements culturels. Me vient en tête ce passage de l'évangile : "Marie prit un demi-litre d'un parfum de nard pur très cher, en versa sur les pieds de Jésus et lui essuya les pieds avec ses cheveux; la maisons fut remplie de l'odeur du parfum. Un de ses disciples, Juda l'Iscariote, celui qui allait le trahir dit : "Pourquoi n'a-t-on pas vendu ce parfum 300 pièces d'argent pour les donner aux pauvres?" (Jn 12, 3-5). Interprétez-le comme vous voulez…
Prix extravagant ?
J'ai pu lire aussi plusieurs plaintes, de cathos ou non, sur le prix exorbitant de la crèche. Je ferais attention avec cet argument car il pourrait assez rapidement être utilisé pour faire disparaître la crèche de la Grand-Place. Est-ce qu'une crèche plus classique et belle aurait coûté réellement moins cher (comprendre par "belle" : belle pour 90% des intelligences moyennes comme la mienne qui n'arrivent pas à psychanalyser une œuvre avant de la trouver magnifique) ? Et si c'était une œuvre plus classique, aurait-on été autant choqué par son prix ?
Un grand effacement ?
Enfin, il y a bien entendu cette volonté encore présente dans l'Eglise catholique de s'effacer pour promouvoir l'inclusion. Je rejoins là-dessus l’édito de Dorian de Meeûs :
"La Nativité, qu'on soit croyant ou laïc convaincu, n'est pas un mythe interchangeable. Elle raconte une histoire précise, dans un cadre précis, avec des personnages précis. Son universalité ne vient pas de son abstraction, mais de la capacité du récit à dire quelque chose d'humain. En effaçant les visages, on ne rend pas la Nativité plus inclusive : on la rend muette de sens. À force de vouloir neutraliser chaque élément susceptible de heurter, de différencier ou de rappeler une appartenance particulière, on finit par fabriquer des objets qui ne parlent plus à personne. Or, une tradition n'a de sens que si elle garde son épaisseur, son héritage, sa narration." (édito à retrouver ici)
Je ne peux m'empêcher de faire le lien avec la suppression, cette année, de la messe de rentrée académique de l'UCL. Faute de pouvoir proposer sans heurter, on s'efface en proposant un simulacre de messe sans eucharistie. Il y aurait un mot à dire sur la complaisance de certains clercs à cet effacement. Cela est essentiellement dû au fait qu'ils ont grandi dans une société majoritairement catholique et qu'une manière pour eux d'accueillir l'autre et son prochain fut de s'effacer pour lui laisser une place. En particulier dans une société flamande, par exemple, où l'on pouvait "étouffer" parmi les catholiques. Mais la réalité de la jeunesse catholique actuelle n'est plus la même. De là notre incompréhension face à ce genre de décision de l'institution (ou du moins de certains de ses représentants).
Je vous renvoie à cette vidéo de l'excellent sociologue Yann Raison du Cleuziou qui expliquera bien mieux que moi ce changement de paradigme :
Avec tout ça, j'encourage les catholiques qui sont fatigués par cette polémique à ne pas oublier que l'essentiel est ailleurs, et que la vraie dinguerie qu'on doit rappeler au monde, c'est qu'il y a 2000 ans est né aux alentours de minuit un petit garçon qui pesait environ 3.5 kilos et qu'avec lui est venu le salut sur la terre.
On n’a jamais autant parlé de crèche, à nous de faire en sorte qu'on parle tout autant de Noël.
Que la Paix de Noël puisse imprégner toute notre société en cette période d’Avent !
Jean STEMLER
(titre et chapô : CathoBel)

