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« Les femmes apportent un sang neuf dans un monde dominé par des hommes d’Eglise »: rencontre avec Bénédicte Lemmelijn, la Belge qui siège à la Commission biblique pontificale


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« Les femmes apportent un sang neuf dans un monde dominé par des hommes d’Eglise »: rencontre avec Bénédicte Lemmelijn, la Belge qui siège à la Commission biblique pontificale
Depuis quatre ans, Bénédicte Lemmelijn est également la doyenne de la faculté de théologie de la KULeuven. © Hans Ausloos
Par Jacques Hermans
Publié le
10 min

Choisie à sa plus grande surprise pour siéger à la Commission biblique pontificale, Bénédicte Lemmelijn, doyenne de la faculté de théologie de la KU Leuven, revient sur ce moment décisif. Elle nous éclaire aussi sur son travail au Vatican, sur son chemin de foi, sur les défis de son mandat et la place des femmes dans l’Eglise.

Il y a des moments dans la vie où on se sent pousser des ailes. Ce jour particulier restera à jamais gravé dans la mémoire de la théologienne. C’était le 15 décembre 2020, en pleine pandémie de Covid. Bénédicte Lemmelijn trouve dans sa messagerie un mail expédié de l’étranger, écrit en italien. Elle était sur le point de le supprimer. Or, le PDF joint au message, qui mentionne son nom, retient son attention. Elle se presse alors de l’ouvrir… on ne sait jamais.

Ce document annexé, rédigé en latin et signé par le pape François et par le cardinal Parolin, lui annonce que "Benedictam Lemmelijn" avait été nommée "Ex Aedibus Vaticanis die XV mensis Decembris anno MMXX", membre de la Commission biblique pontificale. Perplexe, elle relit trois, quatre fois le même message… Elle se pose mille questions.Pourquoi moi, une femme en plus? Qu’est-ce qui m’arrive?

Qu’avez-vous ressenti à ce moment-là, une sorte de perplexité réjouie?

Oui, j’étais même un peu sonnée. Je me suis sentie comme le jeune David dans la Bible. Pourquoi moi alors qu’il y en a tant d’autres plus importants, plus savants, qui ont sans doute plus de mérites? J’ai aussi pensé à Jérémie qui s’adressa au Seigneur en disant: "Mon Seigneur et mon Dieu ! Je ne suis pas capable de m’exprimer, je suis trop jeune." Mais Dieu lui répondit: "Ne dis pas: Je suis trop jeune. N’aie pas peur, je serai avec toi" (Jr 1, 4-9).

Il nous arrive d’avoir peur de l’échec, de ne pas réussir. Alors, je crois qu’à un moment donné, il faut arrêter de se poser des questions. Il faut y aller avec confiance, s’abandonner à la volonté de Dieu.

Franchir le pas dans un geste d’abandon, ce n’est pas facile…

Non, c’est exact. Mais c’est capital. Plus on approfondit un sujet, plus on sait qu’on ne sait pas. On ne doit pas être grand clerc pour savoir que Dieu est infiniment plus grand que notre intelligence, notre parole, notre être. Bien plus grand aussi que notre intelligence humaine collective. Nous devons accepter de ne pas pouvoir percer les mystères de notre existence encore moins le Mystère qui est Dieu.

Le cardinal allemand Nicolas de Cuse – un mystique – parlait de la Docta ignoranda. Dans le même esprit, j’ai retenu la sagesse de saint Benoît que décrit le pape Grégoire le Grand (que le pape Benoît XVI citait parfois) et qui dit la même chose: "Scienter nescius et sapienter indoctus", ce qui signifie "Savamment ignorant et sagement inculte".

Alors, comment faire pour se rapprocher de l’incompréhensible?

Rencontrer Dieu, c’est le plus souvent un chemin personnel que l’on choisit d’emprunter. Mais c’est plutôt une expérience qu’un savoir. Par la contemplation et la prière, et immédiatement par la vie que nous vivons en suivant ce chemin, il conduit à la beauté, à la charité, à la vérité, à la justice. Si on se rend présent au Seigneur, si on est disponible pour Lui, on s’en aperçoit aussitôt, on le ressent dans son for intérieur. Car Dieu vit en chacun de nous. Il est là, avec nous, à n’importe quel moment.

Que signifie pour vous: se mettre en présence du Seigneur?

Cela signifie d’abord en avoir conscience, et puis lui faire confiance, s’abandonner à un Amour ultime qui nous porte et qui nous oriente. Je pense alors à la prière de Charles de Foucauld:
"Mon Père, je m’abandonne à toi,
fais de moi ce qu’il te plaira.
Quoi que tu fasses de moi, je te remercie."

Quel bilan dressez-vous après quatre ans aux commandes de la faculté dont vous êtes la doyenne?

C’était un défi. D’abord, parce que nous sommes l’une des plus anciennes facultés de théologie du monde, fondée en 1432. Depuis près de 600 ans, l’institution a formé des générations d’étudiants. Au fil des siècles, la faculté accomplit sa mission pédagogique. Aujourd’hui, elle le fait dans un monde de plus en plus globalisé où le dialogue avec les religions et les convictions philosophiques constitue un défi sans précédent.

Ensuite, j’ai souhaité jeter un pont entre le passé et l’avenir. Il fallait un aggiornamento. Cela signifie notamment pour moi, par ailleurs, de privilégier le travail en équipe. L’importance de la collégialité d’une équipe soudée, cela peut faire la différence.

Les relations entre la KU Leuven et le Vatican sont-elles bonnes?

Oui, elles sont respectueuses. Notre mission est de poursuivre nos objectifs dans le domaine de la recherche scientifique. En toute transparence et en vérité. Nous sommes évidemment proches de l’Eglise catholique car nos racines sont fondamentalement chrétiennes. Nous sommes à sa disposition dans un esprit de service.

Nous l’encourageons et nous collaborons, mais nous indiquons également les choses sur lesquelles il faudrait réfléchir, oser aller plus loin ou remettre en question. Nous prenons du recul et nous conservons notre esprit critique en tant qu’université. Disons que nous sommes, en toute honnêteté, un ami critique de l’Eglise et du Vatican.

En quoi la faculté de théologie de KU Leuven et de l’UCLouvain se ressemblent-elles?

Un constat d’abord. Il y a bien sûr des différences même si nous travaillons coude-à-coude. Le nombre d’étudiants inscrits à Leuven frise les 800 cette année. C’est le double du nombre d’étudiants inscrits dans la même filière à l’UCLouvain. Ici, nous proposons un enseignement en néerlandais et en anglais. A Louvain-la-Neuve, les cours se donnent en français.

Autre différence: à Leuven, en plus de nos programmes en théologie et sciences religieuses, nous proposons également un master consacré aux grandes religions du monde. Chez les francophones, en revanche, en plus du master en théologie générale, on peut suivre un master en sciences bibliques, filière qui n’existe pas chez nous.

Avez-vous l’intention de briguer un second mandat comme doyenne de la faculté?

Je ne le sais pas encore. Je réfléchis et je discerne après quoi je communiquerai ma décision en janvier, au plus tard. Ce qui est sûr, c’est que je n’occuperai pas le poste pour rester aux commandes. Le "pouvoir" ne m’intéresse pas du tout. Si j’envisage de continuer, ce serait pour poursuivre ce que j’ai entrepris depuis quatre ans.

Comment une femme réussit-elle à tenir la barre dans un monde d’hommes, des clercs notamment?

Ce n’est pas simple tous les jours. Mais je peux dire que je suis restée fidèle à mes convictions. Je ne dirais pas qu’on me met continuellement des bâtons dans les roues parce que je suis une femme. Mais j’avoue, parfois, quand j’ai une réunion avec deux hommes, qu’il m’arrive d’avoir l’impression d’être… la cinquième roue du carrosse. Et je ne suis pas la seule à penser cela, d’autres femmes partagent cette perception.

Comment cela se passe-t-il dans vos fonctions au Vatican?

Plutôt bien. La bonne gouvernance dans l’Eglise, mais oui, c’est possible. Même si pour une femme ce n’est pas toujours simple de se retrouver autour d’une table avec des prêtres, des recteurs, des évêques. Quand on est de bonne composition, et quand la jovialité s’installe, cela fonctionne très bien.

Le plus dur, c’est de respecter la diversité des états de vie et des opinions théologiques. C’est pourtant une richesse de l’Eglise universelle. Le défi est de taille: créer l’unité dans la diversité et, en même temps, permettre à la diversité de tenir son rang au sein de cette unité.

Concrètement, pouvez-vous donner un exemple?

Nous avons une réunion à Rome. Chacun se présente, on fait un tour de table. Je me souviens de cette fois où j’étais une des dernières à prendre la parole. Chacun se présente: son nom, sa fonction, les postes occupés… Je me présente… Evidemment, doyenne de la faculté de théologie à Leuven, en Belgique, mais j’y ajoute tout de suite d’autres aspects qui me concernent: mariée, trois enfants, grand-mère de jumeaux, j’écris, je joue du piano et je gratte ma guitare…

A ce moment-là, on m’a regardée comme si je venais d’une autre planète! Par la suite, je me suis rendu compte que j’étais la seule laïque autour de la table. Une mère de famille, entourée de prêtres et de religieux uniquement.

Que vous êtes-vous dit à ce moment?

Qu’il y avait encore du pain sur la planche ! Cheminer ensemble, c’est cela que le pape François nous enseignait en parlant de synodalité. Ce n’est facile pour personne, je m’en rends compte. Et j’ai voulu raconter cette anecdote au pape François. Je lui ai dit: "Vous savez, la majorité des personnes vivent dans une famille. Pas dans une communauté où ils sont nourris, logés, blanchis." La plupart de ces gens-là ne savent même pas ce que coûte un pain aujourd’hui.

Et que vous a-t-il répondu?

Il a écouté, il a marmonné quelque chose… en voulant dire, oui, c’est vrai.
Il y a encore trop peu de femmes nommées à des postes de responsabilités dans l’Eglise. J’en ai parlé au cardinal congolais Fridolin Ambongo Besungu, un proche de François. Il m’a expliqué qu’il pensait que la stratégie de François était de procéder par petits pas. D’abord des religieuses, ensuite des vierges consacrées, puis des femmes mariées: je suis la première dans cette Commission Biblique Pontificale.

Qu’apporte la présence féminine dans la hiérarchie vaticane?

Le regard féminin apporte une perspective différente. Le point de vue des femmes est un enrichissement et contribue à relever les défis de l’Eglise contemporaine. Les femmes apportent un sang neuf dans un monde dominé par des hommes d’Eglise, des prélats. Si on souhaite que l’institution sorte de son cocon, que l’Eglise ne vive pas repliée sur elle-même, il faut faire appel aux femmes. Le dialogue est important, il faut inclure tout le monde, tous les états de vie aussi.


Quel regard portez-vous sur les Saintes Ecritures?

La Bible est un précieux compagnon de route. La sagesse acquise au fil des siècles est une balise sûre pour nous aujourd’hui. C’est une littérature vivante qui parle de la vie sans pour autant idéaliser celle-ci. Les psaumes sont éternels parce qu’ils parlent d’essence de l’être humain et son rapport à Dieu et à son prochain. Quant aux livres de la Sagesse (Les Psaumes, le livre de Job, Ben Sirah, Proverbes…), ils contiennent des trésors et peuvent nous inspirer. En tout cas, je les considère comme des repères sûrs dans notre monde troublé et incertain.

Propos recueillis par Jacques HERMANS

Une spécialiste de l’Ancien testament

Bénédicte Lemmelijn est née en 1969 à Rocourt et originaire de Fouron-le-Comte dans la province du Limbourg. Le prénom de cette néerlandophone s’écrit avec un é (accent aigu): Bénédicte, comme par attachement à la langue française. Elle est l’aînée d’une famille de cinq enfants et s’exprime aussi bien en néerlandais qu’en français.

Fille d’un des premiers diacres permanents dans le diocèse de Hasselt, théologien lui aussi, la religion catholique a toujours été une évidence pour Bénédicte Lemmelijn. Le catéchisme, la liturgie, la diaconie, la chorale, les conseils pastoraux… sont des réalités avec lesquelles elle a grandi. Aujourd’hui, elle habite avec son mari, Hans Ausloos, spécialiste de l’Ancien Testament comme elle, à Zoutleeuw, dans le Brabant flamand. Le couple a trois enfants et deux petits-enfants.

C’est en 1987, après ses humanités gréco-latines, qu’à l’âge de 17 ans, la jeune Bénédicte s’inscrit à la faculté de théologie de la KU Leuven pour y entamer des études de sciences religieuses. Spécialiste de l’Ancien Testament, la professeure apprécie en particulier la littérature de la Sagesse qui, selon elle, est un condensé des vertus théologales amour, foi et espérance.

Sa carrière académique ne se limite pas à la Belgique

Bénédicte Lemmelijn est doyenne depuis quatre ans de la faculté de théologie et des sciences religieuses à la KU Leuven; son mandat s’achèvera l’été prochain. Elle siège également au sein de la Commission biblique pontificale et, depuis le printemps 2025, au Conseil scientifique de l’Agence du Saint-Siège pour l’évaluation et la promotion de la qualité des universités et facultés ecclésiastiques (AVEPRO).

Publié aux éditions Jésuites en 2023, son livre "Que croire encore? La réponse d’une bibliste" (Mijn geloof als bijbelwetenschapper) a été traduit en plusieurs langues.


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