Un appel remarqué de la Reine Mathilde et le fondateur d’un mouvement prophétique qui n’ose même pas applaudir quand la souffrance des Gazaouis est mentionnée: ce que nous apprend la rencontre interreligieuse "dans l’esprit d’Assise" de Sant’Egidio qui se conclût actuellement à Rome. Une analyse critique de Benoit Lannoo.
Il y a juste un an, je me suis posé la question dans ces colonnes s’il n’était pas temps de passer à « une étape ultérieure » dans le dialogue interreligieux. Aujourd’hui, 60 ans jour pour jour après la promulgation par le Pape Paul VI de la déclaration du Concile Vatican II Nostra Ætate, sur les relations de l'Eglise catholique avec les religions non chrétiennes, je suis convaincu que les retrouvailles interreligieuses amicales et de prière conjointes pour la paix que Sant’Egidio organise chaque année, à l’image de la première prière conjointe pour la paix des religions sur invitation du Pape Jean Paul II à Assise le 27 octobre 1986, sont en effet fondamentales. Mais ne méritent-elles pas quelques rééquilibrages ?
Jeunes et femmes
Les leaders religieux sont souvent des hommes et ils ont en général un certain âge. Or, "n’oublions pas la sagesse des femmes", soulignait la Reine Mathilde dimanche-soir à la fin de son intervention pendant la session d’ouverture d’« Oser la Paix », la rencontre interreligieuse « dans l’esprit d’Assise » qui se conclût ce soir devant le Colisée de Rome.
La Reine avait aussi rappelé dimanche que "les jeunes, les architectes de demain, les acteurs de leur avenir" sont plein de potentiel. "Donnons-leur les outils pour façonner un monde avec plus d’équité et de compassion". Sant’Egidio investit largement dans ces jeunes avec les mouvements « Jeunes pour la Paix » et « Européens pour la Paix », qui se réunissent également chaque année. Cet engagement est essentiel et mérite d’être élargi partout où c'est possible. Il faut, en effet, essayer d’éviter que les conflits d’aujourd’hui ne se perpétuent dans les haines et les guerres de demain.
La Reine Mathilde a été invitée par Sant’Egidio à participer à cet événement, mais "elle avait déjà participé à la session de clôture du même évènement en 2014, à Anvers. La famille royale entretient également des contacts réguliers avec Sant’Egidio, en Belgique et à l’étranger, notamment dans le cadre de ses activités officielles", nous précise le porte-parole du Palais, Monsieur Xavier Baert. Par ailleurs, le Roi Philippe et la Reine Mathilde ont été reçus lundi midi par le Pape Léon XIV. C’était leur première audience privée avec le nouveau Pontife romain, bien qu’ils étaient également présents lors de son intronisation à la mi-mai.
Mais capitalisons-nous suffisamment la sagesse des femmes dans le dialogue interreligieux ? Leurs voix "ont longtemps été la force silencieuse derrière chaque grande lutte pour la justice. Leur inclusion n’est pas une concession, mais elle est une condition essentielle pour le devenir de notre société", déclarait la Reine. Son appel a été ovationné par la salle… cherchons comment le mettre en pratique maintenant.
Appel, action et équilibre
"Oser la Paix n’est pas un slogan, mais un appel", a remarqué la Reine à juste titre dimanche soir, "un appel de ceux qui comprennent que le coût de l’inaction est bien plus lourd que celui de l’action, qui certes requiert courage et détermination. L’histoire nous jugera sur l’héritage de paix que nous aurons légué à nos enfants et petits-enfants".
Quand on imagine qu’il était révolutionnaire, il y a 60 ans, lors du Concile du Vatican, de dire que "même si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le saint Concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté" (3).
Plus fondamental encore, l’Eglise s’était rendu-compte que la théologie de la substitution (la doctrine chrétienne selon laquelle le christianisme se serait substitué au judaïsme dans le dessein de Dieu) avait été un des piliers de l’antijudaïsme qui s’était transformé en antisémitisme et avait mené à la Shoah. Le cap contourné par la déclaration Nostra Ætate pour les relations judéo-chrétiennes ne pourra jamais être sous-estimé: "L’Eglise, qui réprouve toutes les persécutions contre tous les hommes, quels qu’ils soient, ne pouvant oublier le patrimoine qu’elle a en commun avec les Juifs, et poussée, non pas par des motifs politiques, mais par la charité religieuse de l’Evangile, déplore les haines, les persécutions et les manifestations d’antisémitisme, qui, quels que soient leur époque et leurs auteurs, ont été dirigées contre les Juifs". (Nostra Ætate 4).

Aujourd’hui, des leaders juifs comme le Grand Rabbin Pinchas Goldschmidt et des sages musulmans comme le Grand-imam Ahmed al-Tayyeb sont devenus des amis personnels de papes et cardinaux catholiques… Ils ont partagé nos peines quand par exemple les chrétiens chaldéens et syriaque-catholiques ont été pourchassés de la Plaine de Ninive par Daesh il y a dix ans.

Mais n’est-il pas important que la réciprocité dans le partage de la souffrance des autres se manifeste toujours et partout ? "Le dialogue n'est pas encore la paix, mais la reconnaissance que l'autre fait partie de mon avenir", disait Andrea Riccardi, le fondateur de la Communauté de Sant’Egidio, dans son allocution de dimanche soir. "Le dialogue signifie ‘jamais sans l'autre’ ". Reste dès lors la question fondamentale: pourquoi Andrea Riccardi comme certains autres responsables de Sant’Egidio – pas tous, il faut l’avouer – n’arrivent jamais à évoquer l’agression d’Israël dans les Territoires Occupées ni la souffrance des Palestiniens à Gaza, depuis le massacre antisémite par le Hamas du 7 octobre 2023 ?
Silence complice ?

Le fait que le cardinal Matteo Zuppi, Président de la Conférence épiscopale italienne, n’évoque pas immédiatement Gaza lors d'une séance d'ouverture est dans une certaine mesure compréhensible. Don Matteo – à l’époque le premier prêtre de la Communauté de Sant’Egidio – a aussi été le premier à avoir lu comme une litanie de prière dans sa cathédrale de Bologne les noms des enfants victimes du Hamas et ceux de Gaza tombés sous les attaques démesurées de l’armée israélienne. On peut donc difficilement l’accuser de se montrer indifférent.
Le fait que le Grand Rabbin Goldschmidt, Président de la Conférence des Rabbins d’Europe, se limite à une profonde réflexion sur quelques sagesses de l'Ancien Testament lors d'une telle séance d'ouverture est également compréhensible. L'autorité rabbinale n'est top down: un grand rabbin peut difficilement déclarer publiquement ce qui n'est même pas dit en cachette par ses fidèles, si divisés qu’ils soient entre eux.
Mais le Grand-imam Al-Tayyeb d'Al-Azhar au Caire s'est bien exprimé lors de la séance d'ouverture dimanche soir à Rome. Pourquoi, quand la voix la plus estimée de l'islam sunnite dénonce la violence israélienne à Gaza et remercie explicitement les pays qui ont reconnu la Palestine, et que la salle l’interrompt par des applaudissements, Riccardi reste-t-il impassible ? Ce même Professeur Riccardi venait de débiter à une vitesse vertigineuse pendant dix minutes un long discours, sans dire un mot sur plus de 60.000 Gazaouis tués ces dernières années.

"Il y a une géographie de la prière, dans laquelle les intercessions incluent des personnes et des situations pour lesquelles nous ne pouvons pas faire grand-chose d'autre que de les rappeler à Dieu", dit Riccardi dans son petit ouvrage La scelta per la pace (Le choix pour la paix) de 2022.
Au début de la guerre en Ukraine, il y avait aussi une grande prudence chez Sant’Egidio de ne pas trop vite dénoncer la Russie comme agresseur dans cette guerre. Mais les victimes ukrainiennes de la violence étaient même invitées à la tribune pour nous partager leur souffrance. Pourquoi alors évoquer l’horreur commise par le Hamas le 7 octobre et dénoncer – à juste titre – le caractère fondamentalement antisémite de ce massacre, mais ne pas souffler mot de la souffrance du ghetto qu’est Gaza depuis plusieurs années, ni de la violence disproportionnelle du pouvoir et de l’armée israélienne qui a entièrement démoli ce ghetto entretemps et y a massacré trois pour cent de sa population ?
Est-ce important de savoir qui a plongé ces gens dans des situations dans "lesquelles nous ne pouvons rien faire d'autre que de les rappeler à Dieu" ? Et devons-nous pour l’une ou pour l’autre raison garder le silence lorsque ces souffrances sont perpétuées par des extrémistes juifs qui prétendent que pas un seul Palestinien – pas même les enfants du ghetto qu'est Gaza – n'est innocent ?
À partir de quand la diplomatie interreligieuse devient-elle une couverture pour un silence complice ? Je sais, il s’agit d’un équilibre difficile ; certes, il faut éviter de trop vite froisser une amitié qui n’a pas beaucoup plus que 60 ans et qui est tellement différente des siècles d’incompréhension qui l’ont précédé !
Mais le déséquilibre dans le discours peut être tellement désemparant qu’il porte atteinte à la crédibilité de cette amitié interreligieuse.
Benoit LANNOO, de Rome

