Article abonnés

« Les prêtres africains en Europe incarnent l’universalité de l’Eglise », estime l’abbé Bernard Lorent


Partager
« Les prêtres africains en Europe incarnent l’universalité de l’Eglise », estime l’abbé Bernard Lorent
"Les prêtres africains amènent une autre façon de vivre la parole du Christ", relève Bernard Lorent.
Par Laurence D’HONDT
Publié le
5 min

Le père abbé Bernard Lorent a longtemps dirigé l’abbaye de Maredsous. Il préside désormais l’Alliance inter Monastères. Avec sa connaissance du monde chrétien en Europe et en Afrique, il réfléchit avec nous à la signification de la présence croissante de prêtres venus d’ailleurs dans nos paroisses.

Les prêtres venus d’Afrique sont de plus en plus nombreux en Belgique francophone. Quelles sont leurs principales motivations pour venir ici?

Avant de parler des motivations, j’aimerais qu’on perçoive cette réalité dans un esprit biblique par le psaume 126 qui dit qu’on a semé dans les larmes et qu’on récolte dans la joie. Les Eglises occidentales ont envoyé en Afrique des missionnaires qui ont annoncé le Christ parfois jusqu’au martyre. Les prêtres africains chez nous sont le fruit de ce travail missionnaire. Le psaume nous invite à les accueillir dans la joie.

De nombreux prêtres africains sont venus en Belgique pour achever un cycle d’études à l’Université catholique de Louvain ou à Lumen Vitae. Après, certains sont restés, ont été nommés vicaires ou curés en Belgique. Il y a à présent un nombre croissant de prêtres qui viennent dans le cadre d’un accord entre les évêques d’Afrique et de Belgique.

Pour les évêques africains, le fait d’envoyer des prêtres en Europe relève vraiment d’une volonté d’aider nos Eglises, et ils le font en se privant de prêtres pourtant nécessaires chez eux. Nous, Belges et Européens, devons savoir le sacrifice qui est fait par les évêques africains. Mais voilà, ils ont conscience que c’est maintenant à leur tour de nous aider en envoyant des prêtres, mais aussi des religieux et des religieuses, et ils sont heureux de le faire.

Pensez-vous qu’il y a des raisons financières à leur venue en Europe?

Je ne pense pas que ce soit la première motivation, mais pour leurs proches en Afrique, cette venue en Europe est perçue comme une opportunité. Certains prêtres reversent une partie de leur salaire pour soutenir la famille, souvent les études des enfants.

Quelle est leur préparation avant de venir en Belgique?

Les prêtres sont très bien formés théologiquement, mais il faut prévoir un parcours d’intégration, car le choc culturel est énorme. Un presbytère en Afrique est comme une ruche toujours en activité: plusieurs prêtres, les catéchistes, l’école catholique voisine, le centre de santé, les religieuses, les églises remplies, etc.

En Europe, c’est plus pauvre. Il y a une session interdiocésaine pour prêtres primo-arrivants organisée par la Conférence épiscopale, mais l’accueil relève du niveau diocésain, essentiellement. Il est nécessaire d’aider les prêtres étrangers à appréhender le contexte socioculturel très différent de chez eux: l’histoire, l’administration belge des paroisses avec ses fabriques d’église, etc.

Les relations avec les laïcs engagés peuvent être délicates, car il y a notamment une différence d’âge et de mentalité importante entre des prêtres souvent plus jeunes, avec un esprit plus conservateur ou identitaire et des laïcs engagés qui ont une vision de l’Eglise plus participative qui remonte aux années 80-90. Il est donc très important de leur donner des clés pour comprendre le contexte social et ecclésial en Belgique, non seulement pour les paroissiens, mais aussi pour ces prêtres venus d’Afrique qui développent parfois un jugement négatif sur l’Europe.

Comment cela se passe-t-il chez nos voisins?

Il y a un bel exemple aux Pays-Bas. Un évêque hollandais sans vocation dans son diocèse était ami avec un évêque indien du Kérala débordant de vocations. Ensemble, ils ont proposé à des séminaristes indiens de reprendre leur formation philosophique et théologique aux Pays-Bas, en commençant par l’apprentissage de la langue et de la culture néerlandaise. Plusieurs séminaristes ont tenté l’expérience.

Une fois ordonnés, un contrat a été signé pour une période de dix ans renouvelable avec la possibilité de rentrer au pays. Ces prêtres ont donc appris le néerlandais et la mentalité néerlandaise avant de prendre leurs fonctions dans une paroisse tout en gardant des liens canoniques avec leur diocèse d’origine. Chez nos voisins français, l’Eglise a développé un dynamisme et un investissement plus grand lorsqu’il s’agit d’accueillir un prêtre, car il est à la charge du diocèse, mais surtout, l’Eglise de France a pris conscience de son humilité et de son besoin d’avoir des prêtres.

La Belgique reste-t-elle trop passive face aux enjeux de la présence dans nos églises de prêtres étrangers?

En maintenant des communautés grâce à la présence de prêtres venus d’ailleurs, nous compensons un manque, mais cela ne doit pas nous empêcher de réfléchir aux raisons externes et internes de la baisse de nos vocations. Dès lors que ces prêtres restent et s’installent, il est important de penser à une intégration durable. Il faut néanmoins souligner qu’ils ne viennent pas dans l’idée de reconvertir l’Europe. Ce ne sont pas des missionnaires. Ils occupent des places vacantes et s’inscrivent dans la mission de l’Eglise.

Ont-ils contribué à redynamiser l’Eglise?

Le déclin a continué, mais cela ne peut être attribué aux prêtres africains. Le bilan positif de leur présence est d’abord concret: les paroisses restent ouvertes, l’âge moyen du clergé a baissé, le manque de vocations est compensé, le niveau intellectuel du clergé est bon… Au-delà de ces faits, les prêtres africains amènent une autre façon de vivre la parole du Christ.

Le charisme oratoire de certains d’entre eux, leur sociabilité naturelle, le caractère incarné de leurs homélies peuvent aider à dynamiser l’Eglise belge. Ils agissent parfois comme une thérapie contre l’individualisme et apportent la richesse de la rencontre culturelle… Je voudrais terminer en rappelant ce fait essentiel: la présence de prêtres venus d’ailleurs en Belgique démontre que l’Eglise est universelle.

Propos recueillis par Laurence D’HONDT


Dans la même catégorie