"Ici et maintenant", cette expression fait fureur. Il s’agirait d’habiter l’instant présent et rien que lui. C’est un peu court. L’originalité de l’être humain est précisément son rapport au temps. La beauté du présent est d’être bien ajusté à son passé, sans culpabilité morbide ni nostalgie idéalisante, et orienté vers un avenir, sans idéalisme forcené ni optimisme béat. Ce qui fait l’homme, selon J.-J. Rousseau, c’est sa faculté de se perfectionner. L’être humain peut donc espérer être meilleur demain qu’hier. Le temps est une dynamique. Vivre dans l’espérance du futur transforme le présent.
Ne pas nier le passé
"Oui, Violette, le passé est le poison du maintenant. Ressasser, c’est mourir un peu", écrit Sasha à son amie dans Changer l’eau des fleurs, de Valérie Perrin (Albin Michel, 2018). Un autre rapport au passé que la rumination mortifère est cependant possible. Si le pessimisme chrétien, estime Maurice Clavel, a trop souvent engendré une culpabilité malsaine et névrosée, le Dogme de l’Innocence (les majuscules sont de lui) a justifié les Goulags.
Certes, on a abusé de l’examen de conscience pointilleux et cela a abîmé des générations de scrupuleux. Le passé a pu devenir une chaîne au lieu d’être un tremplin. On ne peut cependant nier que le bien et le mal sont deux chemins différents et que, séduits par des sirènes qui nous éloignaient de notre idéal, nous avons parfois emprunté la mauvaise voie. Il faut pouvoir le reconnaître et se réorienter.
Le psychiatre Christophe André, dans La vie intérieure (L’Iconoclaste, 2018), invite pourtant à revenir à cet examen et à nous demander régulièrement si l’on navigue toujours au plus près de nos choix et de nos valeurs, ou si l’on s’en est trop écarté. Marc Aurèle, l’empereur philosophe, dans ses célèbres Pensées pour moi-même, le recommandait déjà.
Croire en demain
L’instant présent est aussi tendu vers demain. Anne Franck n’aurait pas pu tenir dans sa cachette secrète si elle n’avait pas été habitée par l’espoir de lendemains plus beaux. "Quand je regarde le ciel, écrit-elle dans son Journal, je pense que tout finira par s’arranger, que cette brutalité aura une fin, que le calme et la paix reviendront régner sur le monde." Car le présent peut être angoissant; c’est alors qu’il nous faut voir, dessous la porte, le rai de lumière qui, tout en illuminant déjà l’instant que je vis, me permet de continuer à regarder vers demain. Espérer, c’est croire qu’il y a toujours une sortie, une autre manière de voir la situation qui, pour le moment, paraît inextricable.
L’escalade de l’Everest est animée par la beauté que j’espère voir au sommet. Mais ce qui nous met en route ne doit pas être un objectif uniquement personnel, comme s’il n’y avait que moi qui existais. Cela concerne toute l’humanité. C’est en cordée qu’il faut arriver au but. Que dirait Dieu, en effet, si nous arrivions là-haut les uns sans les autres? se demandait Charles Péguy. L’espérance, ce "goût de l’avenir" (Max Weber), est nécessairement communautaire ou elle n’est qu’un opium, un optimisme facile.
La richesse de l’instant présent
Quand tout cela est dit, il ne faut pas hésiter à se faire plaisir dans l’instant présent. Il est quasi impossible de vivre sans plaisir. Celui-ci est d’ailleurs associé à tous les actes importants. Mais s’il est un bon serviteur, il est un mauvais maître: il accompagne bien des démarches de la vie, comme boire, manger, se reproduire, mais s’il en est la seule motivation, on tombera vite dans l’excès. Il ne faudrait pas non plus que, faute d’y trouver plaisir, nous renoncions à poursuivre le chemin. Les difficultés font aussi partie de la vie. Elles sont à traverser avec courage.
"Qu’il est difficile de laisser le futur comme le passé à leur place!", écrit Anne-Dauphine Julliand dans son récent Ajouter de la vie aux jours (Les Arènes, 2024). Telle est la sagesse: unifier le passé et le futur dans un instant riche de sens. Mais n’y aurait-il pas Quelqu’un, une Présence qui transcende et enveloppe cet instant? Tel est Dieu, l’Eternel: il unifie notre temps émietté et le conduit à son accomplissement.
Charles Delhez, s.j.
Curé de Blocry,
Conseiller spirituel des Equipes Notre-Dame
