A chaque étape de la vie, que nous ayons 10 ans et voulions rester avec "les grands" pour suivre un film alléchant, que les adultes se réservent; ou que nous ayons 86 ans et envisagions d’entreprendre un déplacement à risque, sans personne pour nous accompagner, nous avons droit au refrain agaçant, à l’antienne irritante Ce n’est pas de ton âge! ou Ce n’est plus de ton âge! Ainsi donc aux deux bouts de l’existence, le même alliage de tendre bienveillance, de prudence… et de frilosité malsaine, voire morbide car elle châtre le désir, le projet…
A l’encontre de l’essor de l’existence
Sans doute y a-t-il une forme de sagesse raisonnable dans cette injonction, qu’elle s’adresse à un enfant trop curieux ou à un vieil homme inconscient du danger, mais elle appartient à ces clichés, ces assertions toutes faites que nous intériorisons; elle va à l’encontre de l’essor de l’existence à tout âge, justement! C’est ma vie et je veux la vivre, non pas en orgueilleuse indépendance mais en confiance dans les forces, les ressources insoupçonnées de chacune et chacun. Nous ne savions pas que c’était impossible alors, nous l’avons fait, suggère l’écrivain voyageur et humoriste Marc Twain… ou un autre moraliste (car nombreux sont ceux à qui est attribué cet adage intrépide et réconfortant).
Je ne plane pas, je ne suis pas hors-sol selon l’expression à la mode. Loin de là. Tout récemment, une chute spectaculaire contre un trottoir de ville loin de chez moi m’a remise à l’ordre de l’âge. N’étaient les quatre amis qui m’accompagnaient, comment me serais-je relevée? Sans leurs soins immédiats, comment aurais-je adouci le choc, réduit les hématomes? Un pas et le paysage change. Sonnée! Même si rien n’a été cassé, j’ai senti que j’en prenais un sacré coup à la colonne, aux genoux et que désormais, il me faudrait prendre mes précautions, aurait conseillé ma grand-mère paternelle. J’ai donc descendu un escalier de l’échelle des âges.
Décroissance
Ce n’est pas facile d’accueillir cette décroissance, telle que l’illustre la fameuse image d’Epinal ci-dessus; cela ne va pas de soi d’acquiescer à de nouvelles limites alors que, la veille encore, les illusions formaient écran. Marguerite Yourcenar notait Rien de plus sale que l’amour-propre; serait-ce cet amour-là plutôt que la saine lucidité qui dicterait nos conduites? Ou est-ce une forme de fierté, de respect de soi et des autres qui nous amène à ne pas les alarmer ni les encombrer? J’oscille d’un pôle à l’autre.
Les rêves d’évasion ne hantent pas que les prisons.
Au lieu de succomber sous le faix des lieux communs, je préfère me gorger d’air pur et bleu, du vert du blé en herbe lorsque je marche à travers champs. Les rêves d’évasion ne courent pas que les prisons. Je relis Vivant jusqu’à la mort suivi de Fragments, dernier ouvrage de Paul Ricoeur, et la préface substantielle d’Olivier Abel qui fut son disciple (ou plutôt son ami car Ricoeur récusait la notion de disciple); je goûte à ces mots issus de l’expérience; je relis simultanément L’unique et le singulier, la transposition écrite de l’inoubliable émission d’Edmond Blattchen Noms de Dieux dont il a été l’invité. Je me nourris de cette parole claire alliant gravité et gaieté dans un appétit de vivre irrépressible et contagieux.
Il m’entraîne à ne pas me laisser enfermer par ces Murailles que suggère si bien le poète grec Constantin Cavary traduit par Marguerite Yourcenar:
Sans considération, sans pitié, sans honte
Ils ont bâti de grandes et hautes murailles autour de moi.
Et maintenant je reste assis en me désespérant ici.
Rien d’autre dans ma pensée: ce sort ronge mon esprit;
Car il me restait dehors beaucoup de choses à faire.
Ah quand on bâtissait ces murs, comment n’ai-je rien remarqué.
Pourtant jamais je n’ai entendu de fracas des bâtisseurs, de bruit.
Insensiblement ils m’ont enfermé hors du monde.
Puissions-nous ne jamais nous laisser piéger par les préjugés, car c’est aujourd’hui l’âge de vivre, à l’écoute résolue du prophète Isaïe nous assurant au nom de Dieu: “Moi, je ne t’oublierai pas (…). Vois, je t’ai gravée sur les paumes de mes mains.” (Is 49, 15-16)
Colette Nys-Mazure
Poète, essayiste et nouvelliste

