Voilà une pièce qui parlera à bon nombre d’entre nous. Tous nous connaissons des proches hospitalisés, quand nous ne l’avons pas été nous-même. Discourir devant une pieuvre évoque la mort sans tabou, glaçante.
D’un côté, le malade dont on comprend très vite que la maladie est sans issue. Pourtant joyeux, l’homme confie combien il a aimé fumer dès l’âge de huit ans, alors en cachette. Face à lui, le monde médical réfugié derrière ses protocoles et ses impératifs budgétaires, sa batterie de tests et son avalanche de fiches vertes à compléter. Les soins ont été institutionnalisés, le personnel en grève de soins mais pas de rangement !
Une mort sans Dieu
Dans cette pièce sous tension, l’allusion au cancer est explicite. Celle à l’après aussi. Qu’aimerait-il laisser de lui cet homme dont le patronyme Ratzinberg est estropié les trois-quarts du temps ? Quelle épitaphe envisage-t-il ?
L’espérance est absente. "Ce qui compte, c’est que ce que tu vois a été et ne reviendra pas." D’où l’importance des attentions, toute cette foule de gestes, aussi infimes soient-ils, qui inscrivent l’humanité dans la relation à l’autre. Le don d’un appareil photo au fils d’une soignante prend ici toute sa saveur. A lui désormais les photos d’escargots !
Mais dans un monde où l’on court, où la moindre minute doit être rentabilisée, ces parcelles d’humanité tendent à être éclipsées par le mal-être autocentré des intervenants.
Les comédiens se sont emparés de leurs rôles, dans un ballet de tabliers virevoltants. Marie Coyard et Baptiste Montagnier, les co-auteurs, se sont immiscés dans les pensées et l’imaginaire du malade. Quand il faut tenir bon face à l’annonce du diagnostic et la barrière patiemment érigée de mots savants.
Dans une mise en scène à la fois rythmée et délicate, Marie Coyard rend compte de la dynamique qui prévaut dans les hôpitaux. Une dimension poétique habille toutefois certaines scènes, comme celle de la toilette du (presque) mort ou de l’enlisement dans un linceul.
Lors de la première au Théâtre Jean Vilar, la salle a retenu son souffle, la gorge nouée par l’émotion.
Angélique TASIAUX
Discourir devant une pieuvre à voir jusqu’au 22 mai au TJV.

