« Gaza sert à masquer ce qui se passe en Cisjordanie »


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« Gaza sert à masquer ce qui se passe en Cisjordanie »
Par Armelle Delmelle
Publié le
6 min

Depuis octobre 2023, la guerre entre Israël et le Hamas ne cesse d’aller de rebondissement en rebondissement. L’un des derniers en date est l’arrestation d’Hamdan Ballal, l’un des réalisateurs palestinien du documentaire No Other Land.

Le 2 mars 2025, le documentaire No Other Land est récompensé de l’Oscar du meilleur documentaire après avoir déjà été primé à la Berlinal en 2024. Ce film a été réalisé par un collectif israélo-palestinien de quatre militants et raconte l’occupation israélienne en Cisjordanie. Entraide et Fraternité - Action Vivre Ensemble a participé au financement original du film, Jean-François Lauwens, responsable du service politique de l’ONG nous en parle.

Le cessez-le-feu à Gaza a pris fin. Est-ce qu'avoir un cessez-le-feu qui tient et qui amènerait une paix relative, n’est-ce vraiment pas possible?

Je pense que ce n'est pas possible à partir du moment où une des deux parties ne veut pas de cesser le feu. À partir du moment où le cessez-le-feu a commencé à tenir, tous les jours, Netanyahou a dit qu'il y avait des raisons de ne pas le respecter et d'attaquer. Il a fini par le faire.

Et en fait, je pense qu'il n'a qu'un seul but, c'est de rester en guerre le plus longtemps possible pour démanteler l'État de droit. Les manifestations qui ont lieu en ce moment, d’autres sur le même thème existaient avant les attaques du 7 octobre 2023. La société israélienne était déjà très remontée contre Netanyahou pour ce même type de décision visant à mettre la main sur la Cour suprême, par exemple.

Je pense que Netanyahou s'est senti pousser des ailes avec Trump, qui est en train de donner cette image au monde entier que l'État de droit, on peut le démanteler parce que c'est vraiment ce qu'on voit dans toutes ces démocraties illibérales, voire ces autocraties qu'on parle de ce qui se passe en Turquie, en Hongrie ou en Russie.

Le film No Other Land, dont l’un des réalisateurs, Hamdan Ballal a été récement arrêté, a en partie été fincancé grâce à Entraide et Fraternité. Comment vous êtes vous retrouvé à participer à ce film ?

Entraide et Fraternité avec ces pendants flamands, Broederlijk Delen et Français, le CCFD et Terre Solidaire, on a participé au financement du film à ses tout débuts. Comme ils ne trouvaient pas de financement, ils se sont tournés vers le CCFD, qui est venu nous trouver en Belgique et qui nous ont présenté le pitch. C'était au départ d'en faire une espèce de série Netflix en six ou huit épisodes avant d’évoluer.

On ne pouvait pas imaginer une seule seconde que ça partirait au prix du meilleur documentaire à la Berlinale et puis l'Oscar du meilleur documentaire. Il faut quand même réaliser qu'il a été attribué dans un pays qui est notoirement pro-israélien, où le film n'est pas sorti. Tous les gens de l'académie, le monde du cinéma a voté pour un film qui n'est pas vu par le public américain. Il y a même des cinémas qui refusent de le diffuser.

On ne pensait pas non plus que la réaction d'Israël, mais aussi des associations qui ont commencé à cibler sur les réseaux sociaux, toutes les associations qui soutenaient, qui avaient soutenu le film de manière assez abominable. Et puis, le summum, c'est ce qui est arrivé : l’attaque par des colons et l’arrestation par l’armée de monsieur Ballal. Bien que je ne sache pas s'ils l’ont attaqué pour se venger du film.

Que montre le film exactement ?

Les événements qui se sont déroulés en Cisjordanie. C'est exactement ce qu'ils montrent dans le film Le territoire est divisé en zone dont une militaire. En fait, l'usage de la raison de créer une zone militaire, c’est une zone de tir pour détruire tous les villages de la région et tout ce que parviennent à faire les associations, notamment des associations israéliennes. Parce qu’il y a des associations israéliennes, notamment des juristes, qui défendent les Palestiniens et qui portent le cas de chaque maison détruite à la Cour suprême et qui gagnent 10 ou 20 ans, ce qui fait parfois une vie pour ces gens qui peuvent au moins rester sur leur terre.

Le film a-t-il été vu par des politiques ?

C'est très compliqué. Le gouvernement belge est très coincé par rapport à ça.

Les deux réalisateurs principaux, donc Basel Adra et Yuval Abraham, vont venir la semaine du 6 avril en Belgique et le film sera présenté au Parlement européen le 9. Et avant ça, il y aura aussi des diffusions en présence d'un ou des deux réalisateurs au Cinéma Galerie et à l'ambassade de Norvège. Et le film est encore à l'affiche à plusieurs endroits.

Pourquoi n’entend-on pas plus parler de ce qui se passe en Cisjordanie ?

Il y a beaucoup de problèmes dans cette affaire-là, mais le problème de la guerre de Gaza, c'est qu'elle détourne complètement le regard de la Cisjordanie. D'ailleurs, je pense que c'est une des raisons pour lesquelles Netanyahou veut à ce point aller si loin à Gaza.

La semaine passée, il y a 40 000 personnes qui ont été déplacées du jour au lendemain à Djenin. On n'en parle pas tellement on est focalisé sur la guerre de Gaza, alors que c'est là que ça se passe. En fait, c'est en Cisjordanie qu'il y a une volonté d’annexer et ils savent que Trump va donner son blanc-seing.

Je pense que le vrai danger de 2025, c'est de voir ce gouvernement d'extrême droite avec des suprémacistes juifs annexer la Cisjordanie.

L'arrestation d'Amdan Balal coïncide avec la mort d’Osam Chabat, un jeune journaliste dans la bande de Gaza pour le média Al Jazeera. Est-ce qu'on peut encore nier que la liberté d'expression n'existe plus en Israël?

Dans la question, il y a deux choses différentes. Il faut la poser de deux façons différentes. Israël est un État démocratique où il y a une opposition qui s'exprime, il y a des manifestations. C'est bien pour ça que Netanyahou voudrait mettre la main sur ses opposants. Donc, la liberté d'expression, elle existe. Ça, c'est absolument indéniable. C'est d'ailleurs l'argument qu'utilise beaucoup des défenseurs d'Israël.

Après, le problème, pour moi, n'est pas tellement une question de liberté d'expression. Si on prend le cas du journaliste palestinien, la liberté d'expression, elle existe aussi de ce côté-là.

Al Jazeera est dernier média qui peut encore être sur place.

Effectivement, la presse occidentale, par exemple, ne peut pas entrer à Gaza si jamais elle voulait le faire. Mais pour moi, le problème est moins celui de la liberté d'expression que le problème de la liberté d'opinion.

Netanyahou prend chaque événement pour démontrer qu’on ne peut pas tolérer de vivre à côté des palestiniens. Cela donne cet état de guerre permanent, alors que si chacun vivait en paix, il n'y aurait pas de raison d'attaquer.

C'est là qu'il y a un raisonnement vicieux. Il nous dit que le Hamas va être détruit en permanence, mais ça n'arrivera jamais. Tout ce qu'il fait, c'est qu'il recrée de l'extrémisme, il crée des vocations de gens qui sont tellement désespérés, qui sont prêts à s'engager dans le Hamas. Il traite de terroristes aussi des journalistes. Il y a donc un discours qui entretient l'existence, la nécessité de cet état de guerre permanent, et qui ne résout absolument rien, parce qu'il ne va pas réduire le Hamas ou le supprimer, au contraire.


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