Personnalité reconnue parmi les artistes belges, Nathalie Uffner a accepté de nous livrer un pan de sa vie intime. Elle évoque son enfance, son sens des traditions et ses choix de femme.

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Directrice artistique du TTO, le Théâtre de la Toison d’Or, Nathalie Uffner en est aussi sa cofondatrice. Egalement productrice et metteuse en scène, la comédienne ne craint pas de cumuler les casquettes. "Ces 30 dernières années ont été trépidantes", admet-elle, avant de souligner qu’elle a aussi mis au monde deux enfants. Ses propres années d’enfance ont été pour le moins bousculées, avec deux grands-pères déportés dans des camps de concentration et des parents cachés durant la Deuxième Guerre mondiale. "J’ai eu des réflexes de survie. Chaque fois que j’avais un échec, j’entreprenais encore plus. C’est comme si on m’avait transmis comment survivre face à la difficulté." L’ombre des camps planait dans ses relations familiales. Une tension d’autant plus vive que 70 ans plus tard, de nouvelles révélations apparaissent, avec notamment celle concernant la dénonciation de son grand-père maternel, un fourreur liégeois, par un de ses clients fortement endettés.
Une judéité culturelle
Ayant grandi dans une famille juive laïque, Nathalie Uffner a été élevée à la fois hors et dans le cadre religieux, fréquentant une école non juive, mais un mouvement de jeunesse juif… "Mon mari, lui, est un Juif séfarade, ses parents ont connu l’exil, chassés d’Egypte. Il a reçu une autre éducation, non communautaire. Etre dans la communauté me touche encore beaucoup, mais j’ai besoin de côtoyer des personnes qui viennent de partout, de toutes les religions, de toutes les nationalités. Ce sont les gens qui m’intéressent." Et de nous expliquer combien l’appartenance communautaire prime sur une quelconque foi. "Ashkénaze, petite enfant de la Shoah, j’ai été complètement coupée de l’aspect religieux de ma religion, comme beaucoup de Juifs de la communauté. Une grande partie d’entre eux est traditionnaliste. Moi qui ne suis pas croyante, je jeûne pendant 24 heures pour le Yom Kippour, le jour du Grand Pardon. C’est un moment de recueillement, d’appartenance à ma communauté. C’est plus culturel que religieux."
L’humour d’une communauté
"Depuis toujours, je me moque de moi-même. L’humour juif, c’est peut-être se moquer de soi, avant de se moquer des autres. Il y a sans doute une protection", convient-elle. Toutefois, l’humoriste souligne combien il est difficile d’accepter que d’autres communautés osent se moquer de la sienne. L’humour peut aussi être grave, lorsqu’il se déploie autour de thématiques plus sérieuses, comme celle de la mort. "Cela me plaît quand il y a du sens et du contenu", constate-t-elle. Le choix des comédies lui a toutefois permis de se distinguer des autres théâtres.
L’aventure d’une vie
"L’entreprenariat était inné chez moi, même avant d’ouvrir le théâtre. Avec le TTO, j’ai appris deux nouveaux métiers : directrice artistique, avec la construction des saisons, et metteuse en scène. Je joue toutefois moins qu’avant." La promotion d’artistes belges tient d’ADN au théâtre : Laurence Bibot, Sébastien Ministru, Marc Moulin… A côté de ces noms déjà confirmés, d’autres se sont ajoutés et rapidement imposés sur la scène artistique : Myriam Leroy, Gilles Dal, Dominique Breda… "J’aime découvrir de nouveaux auteurs. Mais ce n’est pas évident qu’ils sachent, pour autant, écrire des comédies !"
Durant de longues décennies, le rire a pourtant eu mauvaise presse dans les milieux officiels. Mais, Nathalie Uffner l’assure : "cela commence à changer ! Les autres théâtres font de la comédie ! Tout le monde a envie d’un peu de légèreté. En Belgique, on traîne un vieux complexe… Quand le Belge fait de l’art, cela doit être très sérieux, pour justifier à quel point il n’est pas si imbécile qu’on le dit !"
"Comme le TTO reçoit très peu de subventions, il a l’obligation de remplir ses salles." Pour être rentable, une pièce doit être jouée à de multiples reprises. Dès lors, "la communication est essentielle. Dès que les réseaux sociaux ont vu le jour, on y était."
La vieillesse, malgré tout
Chroniqueuse régulière de l’émission radiophonique Le jeu des dictionnaires sur La Première, Nathalie Uffner a accompagné l’équipe dans ses tournées en Wallonie. Habituée des studios d’enregistrement, elle a récemment produit la série de podcasts Jeunes vieux cons, consacrés à la vieillesse. "C’est venu avec l’âge. A un moment donné, j’en ai été obsédée. Comment continuer à faire ce métier, tout en vieillissant ? Comment être encore dans le coup ? Comment être connectée, ne pas passer pour une vieille ringarde ? J’ai eu l’idée d’interviewer des gens qui, dans le milieu culturel, sont vieillissants." Aux côtés de Janine Godinas, Sophie Fontanel, Plastic Bertrand, Sheila, Lio ou encore Juan d’Oultremont, ils sont dix à s’être prêtés au jeu des questions-réponses. "Nous, les boomers, avons connu des années de paix, où tout était possible. Je trouve que nous laissons un monde compliqué à la nouvelle génération. La notion du temps a changé pour moi depuis que j’ai 60 ans." Poursuivant dans cette veine, la comédienne annonce la sortie, à la fin du mois de février prochain, de la pièce Chez Colette, en duo avec sa contemporaine Marie-Paule Kumps. "Nous sommes dans le même état d’esprit", se réjouit-elle.
Première codirectrice de théâtre avec une amie à Bruxelles, Nathalie Uffner admet se retrouver dans certains féminismes, "qui remettent en question le patriarcat et font se poser des questions sur ce qui était intégré et inacceptable". A ses propres fils, elle n’a pas imposé de venir la voir jouer régulièrement au théâtre, pour éviter de les obliger à partager leur maman avec un public de 200 personnes.
"Il y a moyen de faire ce métier de manière différente", estime-t-elle, rappelant la nécessité pour les artistes de multiplier les sources de revenus potentielles. "C’est impossible pour un comédien de s’enrichir en Belgique !" Reste que la programmation de cette saison 2023-2024 fait la part belle aux nouveaux talents. "C’est une génération incroyable !", nous assure-t-elle.
Angélique TASIAUX
Retrouvez l’interview de Nathalie Uffner dans l’émission Pleins feux et la programmation du Théâtre de la Toison d’Or

