"Si Jésus s'était abaissé au niveau de la question "Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César?", il aurait perdu son statut de sauveur universel". Voyons ce que veut dire par là notre commentateur du jour...

Il y a des questions auxquelles, quelle que soit la réponse que l'on donne, on tombe dans un piège, des questions faites pour accuser. C'est le cas de celle-ci: "Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César?"
Si Jésus répond "oui", il est un collabo des Romains, il trahit la nation d'Israël; s'il répond "non", il est un subversif, il incite à la révolte contre l’occupant. Dans les deux cas, la question vise à faire tenir à Jésus un rôle qu'il ne veut pas tenir: celui d'un leader politique. Dans les deux cas, la question est piégée. Y répondre revient à se situer au niveau d'une querelle de souverainetés terrestres alors que Jésus se présente comme le "Roi de l’Univers", Roi d'un Royaume qui "n’est pas de ce monde".
César, lui, a la prétention des deux: il est celui qui règne sur le monde, mais il se présente aussi comme un Dieu. Tous les gouvernements encourent le risque de se prendre pour Dieu. Les pharaons égyptiens étaient des dieux; les empereurs romains se proclamaient "Fils de Dieu". Cyrus, dont parle le Livre d'Isaïe, est un de ces rois de l'Antiquité à la stature divine. Il est roi de Perse. Pourtant, la Bible le qualifie de messie, d'envoyé de Dieu, comme l'ont été tous les rois d'Israël et tous ceux que Dieu a chargés de mener son peuple à la libération. Jésus aussi, bien sûr, est un messie. Il est même LE messie par excellence, celui qui nous apporte la libération définitive, celle de la mort.
Si Jésus s'était abaissé au niveau de la question "Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César?", entrant ainsi dans une vision partisane, il aurait perdu son statut de sauveur universel.
La phrase "Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu" invite finalement à faire la part des choses: d'où vient le véritable pouvoir de gouvernement? De César qui se le donne à lui-même ou de messies qui le reçoivent de Dieu?
Et nous, qui gouverne finalement nos vies? Est-ce nous-mêmes ou est-ce Dieu? Comment comprendre pour nous aujourd’hui ce "Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu" sinon comme une invitation à faire le tri entre ce qui est spirituel et ce qui est mondain?
A cet égard, les grands mystiques nous disent de compter pour rien ce qui est dans le monde, d’être dès ici-bas tout tendus vers les cieux. Mais ça ne signifie pas pour autant qu’il faille se déconnecter du monde, ou pire le rejeter. L’incarnation de Dieu en la personne de Jésus-Christ est, au contraire, un élan d’amour pour le monde.
La question qui reste c’est: dans nos relations avec le monde qui nous entoure, nous comportons-nous comme un César - avide et oppressant, exigeant même des autres un culte - ou comme Dieu - compatissant et aimant, acceptant même, s’il le faut, des autres le mépris? Et si nous sommes honnêtes, nous dirons qu’en nous il y a un peu des deux: de César et de Dieu.
"Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu": faites de toutes vos relations au monde un enjeu spirituel.

Frère Laurent Mathelot, o.p.

