Monica Van Kerrebroeck, connue en Flandre sous le nom de "Zuster Monica", est décédée le 20 août, à l'âge de 84 ans. Femme chrétienne aux multiples casquettes, elle s'était notamment impliquée en politique, d'abord à Gand puis en tant que députée au Parlement flamand. Une religieuse en politique, cela a pu surprendre à l'époque, mais elle était pourtant loin d'être la seule, ni la pionnière.
✊ De soeur Monica à l'abbé Pierre en passant par Germain Dufour, voici une liste non exhaustive de trois figures chrétiennes ayant embrassé une deuxième vocation : la politique.

Soeur Monica : "Certains nous voient comme des êtres d'une autre planète"
Monica Van Kerrebroeck entre à 21 ans chez les Soeurs de la Charité de Jésus et Marie, à Gand. Une congrégation hospitalière et enseignante qui articule sa mission autour de trois principes fondateurs : "aider à développer sa propre valeur", "restaurer chaque personne qui fait appel à nous" et "combattre toute force qui compromet la dignité humaine". Dans cette optique, celle qu'on appelle désormais Zuster Monica aide à la maison de repos.
Après des études d'Histoire à Louvain, elle devient elle-même professeur d'Histoire en secondaires dans les années 70, avant d'être nommée directrice de l'école Saint-Bavon de Gand en 1982. Zuster Monica dirigera la célèbre école de filles aux uniformes verts durant près de 20 ans, avec un style vif et direct, qui fera très vite sa notoriété au Nord du pays et suscitera une grande attention médiatique.
D'anciens élèves racontent qu'elle veillait de très près à ce que les uniformes soient portés correctement et à ce que le mode de vie des élèves soit respecté : par exemple, elle ne se privait pas de les faire sortir des cafés de Gand si elle tombait dessus, comme le relate Het Nieuwsblad. D'autres se rappellent de sa capacité à se souvenir du prénom de chacune des élèves, mais de pouvoir faire taire un millier de filles dissipées en un regard.

La politique, d'après Zuster Monica : "Discuter au-delà des clivages politiques"
Elle entre dans la vie politique gantoise en 2000, siégeant même en tant que conseillère communale à la ville de Gand entre 2001 et 2006. Gravissant les échelons, elle est élue au Parlement flamand en 2004 sous la bannière du CD&V. Députée jusqu'en 2009, elle préside en parallèle la commission parlementaire chargée de l'éducation, la formation, la science et l'innovation.
Pour les politiques qui l'ont côtoyée, Monica Van Kerrebroeck, c'est celle qui avait un grand coeur pour les personnes en difficulté. "C'est quelqu'un avec un grand réseau qui fait de la politique avec de l'empathie pour les gens", disait d'elle Veli Yüksel, son colistier CD&V, à l'époque des élections communales 2012 à Gand. "Monica ne passait jamais inaperçue", souligne de son côté l'ancien ministre Tony Van Parys (également CD&V).
Lorsqu'on demandait à Zuster Monica si c'était bien normal pour une soeur de faire de la politique, elle répliquait : "Je suis une citoyenne comme les autres. Je travaille et je paie des impôts." Bien qu'elle confirmait avoir ressenti quelques réticences lors de ses débuts en politique : "Dans certains cercles, ça disait : "Ouille, une nonne" ! Certains ont une image étrange du clergé. Ils nous voient comme des êtres qui viennent d'une autre planète".
Sur la scène politique, Monica Van Kerrebroeck mettait un point d'honneur à discuter avec des gens de toutes les couleurs :
Il faut pouvoir discuter avec les autres au-delà des clivages politiques. Au sein du conseil municipal de Gand, je n'ai aucun problème à dire à certaines personnes de la majorité que leur initiative est bonne et que je veux la soutenir.
Zuster Monica, 30 novembre 2002, Interview dans De Standaard.
Les dernières années, l'ex-directrice d'école était devenue une personnalité de la télévision au Nord du pays grâce à ses nombreuses participations dans des émissions à succès.
Zuster Monica s'est éteinte le 20 août dernier, dans sa maison de repos, à l'âge de 84 ans. Ses funérailles auront lieu le samedi 2 septembre à 11 heures à l'église Saint-Michel de Gand.
Germain Dufour, le "sénateur aux pieds nus" qui lutta contre les exclusions

Né à Baugnies, près de Tournai, ce fils d’agriculteurs se passionne pour l’histoire dès le collège franciscain. À dix-huit ans, il passe par Strasbourg et Tours. Il veut vivre l’Evangile dans la vraie vie. Il sera capucin sans la bure, prêtre ouvrier. Il entreprend des études de théologie à Louvain. Il y partage son toit avec des étudiants d’origine berbère. Ordonné en 1970 dans son village natal, il atterrit presque par hasard à Liège, là où il peut rencontrer des membres de son ordre. Il fonde avec eux en Pierreuse une communauté d’entraide, "Espaces fraternels". « La vie commune réchauffe », nous disait-il. Cet espace d’une vingtaine de lits existe toujours, ouvert à la réinsertion de déshérités et « marginaux » de tous bords.
Le capucin en sandales se fait alors métallurgiste à Cockerill, puis homme de peine à l’hôpital psychiatrique de Volière où il découvre les ravages de la société sur le mental. Il est ensuite balayeur communal. Parallèlement, il poursuit à la chapelle Saint-Roch ce dialogue islamo-chrétien auquel il est tant attaché.
Conseiller communal en 1989, il devient « le sénateur aux pieds nus » quand il entre au Palais de la Nation en 1992 sous couleur Écolo. Il est aussi membre du Conseil de la Communauté française et du Parlement wallon. Il va progressivement s’éloigner des Verts et rejoindre le Parti communiste de Belgique. En 2012, il pose une ultime candidature, en soutien de la liste Vega.
Homme de combat, en lutte contre toutes les formes d'exclusion, il agit également au sein de l'Église catholique en faveur de la communauté gay, notamment lorsqu'il participe à un office pour la reconnaissance des homosexuels ou qu'il donne une bénédiction nuptiale à un couple d'hommes.
Il ponctue sa vie religieuse, riche en action et fraternité, comme curé d'une paroisse du Hainaut.
Germain Dufour s'est éteint le 9 mars dernier, à l'âge de 79 ans, des suites d'une maladie.
L'abbé Pierre : aux côtés des grands pour parler du sort des petits
Contrairement aux deux profils que vous avez peut-être découverts ci-dessus, faut-il encore présenter l'abbé Pierre ? D'abord moine capucin, Henri Grouès de son vrai nom est ordonné prêtre diocésain en 1938 (à 26 ans à peine !), puis participe à la résistance durant la seconde guerre mondiale, devient un globe-trotter infatigable, écrit de nombreux ouvrages... Mais si son nom a traversé les âges c'est surtout pour avoir fondé Emmaüs, une communauté en faveur des "cabossés de la vie" - comme il les appelait, puis plusieurs années plus tard la Fondation l'abbé Pierre, dans le but d'offrir des solutions de logement aux défavorisés.
Si certains voient dans ce combat humanitaire auprès des opprimés une forme d'action politique, sachez que l'abbé Pierre a réellement pris part à des élections ... et a même siégé à l'Assemblée nationale !

Si ce pan du personnage vous est inconnu, c'est parce que, comme il l'avouera lui-même plus tard dans ses mémoires, il n'a pas été "un bon député". "C'est une période obscure de ma vie", rajoutera-t-il.
La fougue de la première campagne électorale
Une période qui prend sa source en 1945, peu après que les fusils se soient tus en Europe. Cette année-là, se tient l'élection de l'Assemblée nationale constituante. Le jeune abbé, issu de la Résistance, est sollicité par des membres de l'entourage du Général de Gaulle et un certain Pierre-Henri Teitgen, un chrétien-démocrate alors très influent, pour prendre part au suffrage.
Non sans hésitation et après avoir reçu l'approbation de l'archevêque de Paris, il accepte le défi, choisit de se présenter devant les électeurs de Meurthe-et-Moselle - sous l'étiquette du Mouvement républicain populaire (MRP) - et se lance alors dans une campagne électorale active et fougueuse. Le "moine soldat" parcourt les routes du département, organisant des meetings partout où il peut, y compris dans les bastions ouvriers du bassin sidérurgique.
Afin d'illustrer la verve de l'abbé Pierre à cette époque, le quotidien l'Est Républicain nous raconte un moment fort survenu lors de la campagne :
Interpellé un jour par un adversaire au cri de « les curés à la sacristie ! », il répond avec verve : « Va demander à ceux de tes amis, traqués, en danger de mort, qui devaient passer la frontière pour se sauver, s’ils n’étaient pas contents alors de trouver un curé ailleurs que dans une sacristie, pour les guider à travers la montagne ».
L'effort et l'énergie déployés par le religieux portent leurs fruits : le 21 octobre 1945, l'abbé Pierre est élu député de Meurthe-et-Moselle. Une fonction qu'il occupera très brièvement, jusqu'en 1951.
La déception, la défaite puis le combat sur un tout autre terrain
Idéaliste, sûrement trop pour la scène politique, et déçu par les "petits arrangements partisans", l'abbé Pierre se distance de plus en plus des chrétiens-démocrates du MRP, accusés de dérive droitière. En 1950, il finit même par se joindre au groupe de la Gauche Indépendante au sein de l'assemblée.
En 1951, c'est sans illusion qu'il se présente à nouveau devant les Français pour un poste de député, cette fois-ci à la tête d'une liste de "Défense des intérêts démocratiques et populaires" composée de gens très humbles dépourvus de toute notoriété. Privé du soutien - quasi essentiel - du MRP et de celui de la hiérarchie catholique, il n'obtient que 7,7 % des suffrages exprimés et perd son siège. Il dit ainsi au revoir au monde politique.
Si sa carrière en politique n'a pas marqué les esprits, elle aura au moins eu le mérite de placer sur le devant de la scène la détresse des démunis et des marginalisés ; et de rappeler aux nantis et aux gouvernants que la lutte contre la misère est un devoir d'humanité.
Lire aussi : Il y a 15 ans, l’abbé Pierre faisait le grand Passage
Mais que dit le droit canonique ?
Dans le cadre de cet article, nous avons parcouru les 1.752 canons que comporte le code de droit canonique pour savoir si l'un d'entre-eux abordait le sujet de l'engagement politique de religieux et/ou prêtres. Et la réponse est... oui !
Le canon 285, dans le chapitre consacré aux obligations et droits des clercs, nous apprend ainsi qu' "Il est interdit aux clercs de remplir les charges publiques qui comportent une participation à l'exercice du pouvoir civil". [Can. 285 - § 3] Plus loin, il est également précisé que les clercs "ne prendront pas une part active dans les partis politiques ni dans la direction des associations syndicales, à moins que, au jugement de l'autorité ecclésiastique compétente, la défense des droits de l'Église ou la promotion du bien commun ne le requièrent". [Can. 287 - § 2]
Petit point de vocabulaire avant de passer à la suite...
- Rappelons qu'est considéré comme "clerc" tout homme entré dans l'état ecclésiastique, autrement dit tout fidèle ayant reçu l’ordination de diacre, de prêtre ou d'évêque.
- Il s'oppose à "laïc" qui qualifie un fidèle du Christ participant à la mission de l’Église au coeur de la vie du monde.
- Les religieux non-clercs, qu'ils soient frères ou soeurs, ne sont donc théoriquement pas soumis à ce point du droit canonique. Au contraires des clercs réguliers qui eux, bien qu'ils vivent en communauté et suivent la même règle religieuse que les laïcs, sont bel et bien empêchés de s'engager activement en politique.
Mais alors, comment l'abbé Pierre s'y est-il pris pour participer à des élections en France et s'emparer d'un siège de député à l'Assemblée nationale ? Eh bien, lors de sa première victoire électorale qui survient au sortir de la seconde guerre mondiale, le prêtre est soumis au code de droit canonique... précédent ! Celui de 1917. Alors que les canons explicités ci-dessus ne sont apparus qu'avec le nouveau code de droit canonique, adopté en 1983, soit bien après l'élection de l'abbé Pierre. A l'époque, le jeune abbé respectait le code de droit canonique de 1917 qui était beaucoup plus léger et permissif sur les matières politiques. Pour preuve : seul le canon 139 indiquait la marche à suivre dans pareil cas :
La fonction de sénateur ou de membre d'un corps législatif ne peut être sollicitée ou acceptée par les clercs sans la permission du Saint-Siège, dans les régions où une prohibition pontificale a été portée; dans les autres régions, ils ne peuvent le faire sans la permission cumulative de leur Ordinaire propre et de l'Ordinaire du lieu où l'élection aura lieu.
[Can. 139 - § 4 - CIC/1917]
"...ne peuvent le faire sans la permission cumulative de leur Ordinaire propre..." Or rappelez-vous la petite biographie de l'abbé Pierre ci-dessus : on y dit que juste avant d'entamer sa campagne électorale en vue d'un poste de député à l'assemblée constituante, il obtient préalablement l'approbation de l'archevêque de Paris. Tout a donc été fait dans le respect des règles et du droit canonique.
Nos lecteurs proposent encore d'autres noms :
Difficile de traiter de tous les prêtres et religieux engagés en politique de par le monde. Il y en a eu tellement ! Cela dit, à la lecture de cet article, certains de nos lecteurs nous ont gentiment fait remonter quelques noms et profils intéressants :
- Adolf Daens : Un prêtre ouvrier originaire d'Alost qui a fait de sa vie un combat pour la justice sociale, quitte à rentrer à maintes fois en conflit avec l'Église. Prenant fait et cause pour les démunis et les travailleurs exploités, il poursuit cet engagement social sur la scène politique . Vers la fin du XIXe siècle, il fonde le premier parti démocrate-chrétien de Belgique, le Christene Volkspartij, avec un double objectif : la défense du petit peuple sur le plan économique et la réhabilitation du néerlandais comme langue nationale. Lors des élections législatives de 1894, il remporte un siège de député à la Chambre. Un succès électoral qui, paradoxalement, plongera l'abbé dans une longue descente aux enfers sur le plan ecclésiastique, ponctuée par une condamnation de son action politique par le pape Pie X.
- Jean Imberechts : Plus proche de nous en distance et en temps, l'abbé Jean Imberechts a lui aussi tenté l'aventure politique. En 1981, il est candidat sur la liste ECOLO en tant que suppléant à la Chambre, à l'occasion de la première participation du parti écologiste aux élections législatives. "A l'époque, le droit canon n'avait pas de dispositions en la matière donc l'autorité diocésaine n'a pas fait d'objection mais depuis ce droit canon a changé en 1993 je crois, et désormais ce n'est plus permis", nous a éclairé Jean Imberechts.
- L'Abbé Fulbert Youlou, le tout premier président de la république du Congo-Brazzaville (de 1959 à 1963)
- Le Père Bertrand Aristide, prêtre salésien de Don Bosco, élu président de la république de Haïti en 1991 puis, en 2001 (jusqu'à son exil en 2004 à la suite d'un coup d’État)
- L'Abbé Augustin Diamacoune Senghor indépendantiste de la Casamance (Sénégal)
C.L. (avec Kerknet, la VRT, l'Est Républicain, De Standaard, Het Nieuwsblad)
Merci à Célestin O. et Jean I. pour leur contribution

