Opinion – Eloge de la lenteur et de la fragilité


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Opinion – Eloge de la lenteur et de la fragilité
Par La rédaction
Publié le - Modifié le
6 min

Le 9 avril dernier, Claire Colette et Céline Anaya Gautier quittaient Paris, pour une longue marche vers Jérusalem et Magdala. Il s'agissait de s'inspirer de Marie-Madeleine – personnage biblique mais aussi archétypal –, en quête du féminin sacré. Après deux mois et demi de marche, Claire Colette tire quelques leçons de cette expérience.

Les deux marcheuses Claire Colette (à gauche) et Céline Anaya Gautier se sont quittées fin mai (c) Claire Colette

Prier avec le corps et les pieds, pour donner corps à ma foi, selon l’expression d’E. E. Schmitt, que je reprends à mon compte. Voilà ce qui me mettait en chemin, ce 9 avril 2023.

Claire Colette présentait ce pèlerinage Via Magdala avant le départ

Nous voilà en chemin, mon sac est un peu plus lourd qu’habituellement car il contient une tente, des médicaments contre la tourista, des huiles essentielles à gogo, un filtre à eau, et bien d’autres choses encore… De quoi répondre à de nouvelles inquiétudes !

Le soleil salue notre départ de Meudon, mais très vite, la grisaille et la pluie nous accompagneront les premiers jours.

La joie, malgré tout

J’accueille tout ce qui vient en moi, dès les premiers pas, je glane des perles : la générosité d’un accueil spontané chez l’un, la joie inconditionnelle d’un couple amoureux comme aux premiers jours, ou encore l’amour joyeux de religieuses qui nous accueillent, mais aussi la gratitude partagée, l’attention, la bienveillance de nos hôtes. La joie semble être très présente sur ce chemin…, et par moments, des refus, des rejets me réapprennent l’art de les bénir…

Après seulement deux semaines de marche, une douleur au pied gauche s’invite… elle m’inquiète car après trois jours de pause à Vézelay, elle va récidiver. Une danse douloureuse va s’orchestrer entre l’astragale, le calcanéum, les extenseurs, la voûte, et j’en passe car il y a du monde dans un pied ! Je vais devoir construire mon chemin de manière singulière, inhabituelle, et quitter le compagnonnage avec Céline : il me faut réduire fortement mes étapes, pratiquer l’autostop, faire porter mon sac, me poser quelques jours dans un lieu inspirant, et surtout, surtout, marcher très, très lentement…

Le travail de ponçage effectué par la marche répétitive et très lente occasionnée par cette douleur me creuse, m’ouvre, et laisse émerger la beauté de l’enseignement du chemin, Enseigneur exigent et redoutable. De merveilleuses pensées viennent affleurer à ma conscience, que mon crayon cueille avec fièvre pour en garder mémoire !
Je vous en partage quelques perles.

‍♀️Sur la lenteur

Tout en marchant lentement, je me rappelle le témoignage de Luc de Heuch, sociologue belge, lorsqu’il était parti animer une série de conférences en Afrique noire. Devant traverser un tronçon en brousse, il est accompagné par des porteurs locaux ; ceux-ci s’arrêtent épisodiquement, sans que l’on puisse en comprendre la raison. Interpellé par ces haltes incongrues à ses yeux, Luc de Heuch questionne les porteurs, qui expliquent s’arrêter régulièrement afin d’attendre… leur âme… !

Depuis ces dernières années, je vis la marche comme étant encore tellement rapide ; c’est si difficile de réduire son pas lorsque tout va bien, quand l’étape du jour se profile devant soi, quand le corps exulte et vous pousse en avant… Comment, volontairement, marcher à 2 km par heure lorsque le projet est de parcourir des centaines, voire, des milliers de kilomètres ?

Ainsi, aujourd’hui, la douleur m’offre la possibilité de marcher à un rythme tellement lent, - je marche entre un et deux kilomètres à l’heure - que j’en découvre sa substance. Je quitte la marche « moyen de déplacement » pour entrer dans une dimension nouvelle du mouvement : la marche dans sa dimension sacrée ; elle devient à mes yeux le seul mode de déplacement qui respecte la nécessité de l’âme. Le temps de l’âme est la lenteur. Bruce Chatwin n’écrivit-il pas « le sacrement de la marche » ?

La marche lente est tellement proche de l’immobilité qu’elle m’ouvre à une attention à tout, me plonge dans les délices du silence et des parfums. E. E. Schmitt explique que le silence ne possède aucune réalité physique, qu’il est enceint de la vie qui vibre ! Cette lenteur me plonge totalement dans cette vibration de la vie, le bruissement du vent sur la cime des arbres, le chant des oiseaux qui s’égosillent, le galop d’une vache et parfois un mugissement me saisit, caché par une haie… Le vrombissement des insectes qui me frôlent, un chien qui aboie au lointain, le croassement d’un corbeau à son envol, le chant des cigales tellement puissant que je ne m’entends plus penser…

Ces vibrations de la vie ponctuent le silence sans le combler…
Cette lenteur m’est imposée ici par la douleur ; un jour, elle me sera imposée par la vieillesse, et m’invitera alors à une immobilité que je souhaite radieuse ! La marche très lente peut nous y conduire.
Quelques jolis synonymes de la marche lente : badauderie, flânerie, musardise…

‍♀️Sur la beauté de l’humilité

« Que ta volonté soit faite et non la mienne », me rappelle régulièrement mon âme. Dans la Bible, l’humilité est la reconnaissance que nos talents et nos capacités sont des dons de Dieu ; à nous de les dévoiler. Plus les années passent, et plus ma conviction grandit : se dépouiller de ce qui n’est pas soi et reconnaitre la Source de notre vraie force.
Fragilisée par ce pied douloureux qui remet drôlement en question la poursuite de ce projet, je suis invitée à faire ce chemin d’accueil de ce qui se propose à moi, et qui n’est certes pas ce que j’avais envisagé… Pas toujours facile… Vingt fois sur le métier remettre le travail…
Quelles sont véritablement mes intentions dans ce pèlerinage ?… Comment arriver à me laisser creuser au plus profond pour en percevoir la nature ? D’où vient cet appel ? De mon Ego ? De mon âme ? De ma volonté ?
Des bribes de réponses vont fleurir au fil des semaines de marche lente et de retour chez moi… Probablement, pour la suite, qu’il me faudra cheminer seule, dans le silence et le recueillement, vers Jérusalem et non pas accompagner l’ouverture d’une nouvelle voie de pèlerinage.

Depuis le mois de juin, Claire Colette est revenue sur les rives de la Semois en Belgique. (photo postée sur son fil Facebook)

‍♀️ Sur l’immensité contenue dans chaque regard

A mon pas d’escargot, je croise plus longuement les visages, les regards, parfois des ombres tristes… Des jugements miroirs affleurent, puis le cadeau d’une pensée puissante me traverse : l’Immensité contenue dans chacune des vies croisées ! Je ressens avec émotion, dans chacun des regards cette Immensité, je comprends notre grandeur. Elle me sort immédiatement du jugement.
L’amour, me dis-je, ne serait-ce pas embrasser du cœur toute l’Immensité de l’être en tentant de la lui faire ressentir ? Sortir de ce regard réducteur et jugeant…

‍♀️Sur la fragilité

La fragilité m’inspire, me guide, m’ouvre des portes… Elle me conduit à la lenteur, la tolérance, l’intériorité, le discernement, l’humilité, le recentrage sur mon propre chemin, la justesse, la rencontre, la dégustation de la nature, l’émerveillement devant le rien, le lâcher-prise sur l’arrivée à l’étape, l’écoute du mouvement intérieur plutôt que de l’agitation extérieure…
Je découvre un texte de Romain Gary : « Nous crevons de faiblesse, et cela permet tous les espoirs. La faiblesse a toujours vécu d’imagination. La force n’a jamais rien inventé parce qu’elle croit se suffire. C’est toujours la faiblesse qui a du génie ».
Ma fragilité est mon « petit maître »…
Où me conduis-tu Seigneur ?

Au-delà d’une quête de vérité sur le féminin sacré et d’une réhabilitation de Marie-Madeleine dans l’Eglise, quel est pour moi, aujourd’hui, le message de Marie-Madeleine ?
Elle est celle qui ouvre la porte et m’invite à accueillir l’amour du Christ en moi, Messager de l’amour de Dieu.
Un long chemin vers la Jérusalem céleste…

✍ Claire COLETTE - Juillet 2023

Un pas plus loin

La présentation du pèlerinage Via Magdala

et les photos de cette marche sur la page Facebook de Céline Anaya Gautier

Catégorie : L'actu

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