Ce mardi 9 mai, après dix années d’exercice, Geoffroy Generet quittera la présidence du Cercle Royal Gaulois Artistique et Littéraire. Ce lieu de rencontres, qui assume son caractère élitiste, est une bulle au cœur de la ville. C’est dans le plus grand respect que le goût du dialogue y est cultivé.

Sur les trottoirs de la rue de la Loi, vous pouvez croiser un ministre ou un député. Costard-cravate, les gens filent, pressés. Vous poursuivez tranquillement votre route, franchissez les grilles du Parc Royal. Vous croisez des joggeurs qui courent pour s’évader, et des amoureux qui ont toute la vie devant eux. Vous vous faufilez derrière le Théâtre du Parc. Au sommet de trois marches s’ouvrent les portes sombres d’un havre de paix. Vous êtes au cœur de la ville, mais vous vous apprêtez à la fuir. Ici, le smartphone restera dans la poche – et vous ne pourrez entrer sans cravate. Bienvenue au Cercle Gaulois!
Entre tradition et modernité
Le maître des lieux s’apprête à tirer sa révérence. Durant dix ans, c’est quotidiennement qu’il est venu ici. Pour déjeuner ou dîner, gérer l’équipe du personnel, discuter budget, assister à des conférences ou accueillir (dites "baptiser") de nouveaux membres. Le 9 mai, au terme d’un vote auquel l’ensemble des membres pourra participer, Geoffroy Generet cédera la présidence.
C’est un peu par hasard qu’il est tombé dans la marmite du Gaulois. Un beau jour, Robert Van Assche, cofondateur et longtemps président de RCF Bruxelles, invite le jeune avocat. Avec intérêt, celui-ci découvre l’endroit. Il en devient membre et accepte rapidement de prendre des responsabilités. Administrateur, puis secrétaire général, il est élu président à l’âge de 41 ans. "On m’avait demandé de rajeunir l’image du Cercle, de rétablir aussi une certaine sérénité. Je pense y être parvenu."
C’est sur une tension que reposent les fondations du Cercle: celle qui balance entre tradition et modernité. "C’est clairement un lieu de traditions", détaille Generet. "Nous sommes attachés à l’histoire, à la Belgique, à la famille royale, à une certaine manière de vivre qui peut sembler désuète pour certains. Le Cercle Gaulois est un lieu d’excellence: on veille à l’élévation de ses membres. En même temps, le monde change, on doit en tenir compte. A notre époque, un club comme celui-ci ne relève plus de l’évidence. Mais je trouve qu’il est encore plus nécessaire aujourd’hui qu’hier. Le Gaulois est une bulle spatio-temporelle. Quand on y entre, on oublie l’agitation de la ville. On laisse au vestiaire ses soucis. C’est un lieu de rencontres, un réseau social non virtuel. Ici, on crée du lien, des amitiés, des échanges…"
Les trois prêtres
Un lieu dont l’histoire offre une place particulière à la religion. Le Gaulois est fondé en 1911. A l’époque, la Belgique est encore profondément divisée par le poids de ses clivages historiques. "Des avocats louvanistes et bruxellois veulent alors créer un lieu de rencontre entre catholiques et laïcs. C’est dans l’ADN du Gaulois de permettre des rencontres entre gens d’opinions différentes, dans le respect mutuel. Ici, on peut rencontrer des gens que l’on ne rencontrerait pas autrement. C’est vraiment extraordinaire!"
En 2023, les questions philosophiques et religieuses conservent une place importante. Le cardinal De Kesel y est récemment venu pour présenter sa vision de la place de la religion dans la société – notamment devant des francs-maçons. L’Ordre du Saint-Sépulcre y tient aussi fréquemment séance. Par ailleurs, trois ecclésiastiques sont membres: Mgr Herman Cosijns (secrétaire général sortant de la Conférence épiscopale), Tommy Scholtes (porte-parole des évêques) et Eric de Beukelaer (vicaire général de Liège). "Il est intéressant d’avoir ce lieu de rencontre au cœur de Bruxelles, entre des décideurs de toutes convictions et chemins professionnels", observe ce dernier. "Le Gaulois est un club assez élitiste socialement. Mais ceci n’est pas un péché, à condition d’être socialement utile au service de toute la société. Je pense que c’est le cas."
Geoffroy Generet lui-même est un chrétien engagé, paroissien à la basilique de Koekelberg. "Il est un ‘parfait gentleman’", reprend Eric de Beukelaer. "Aimable, simple dans les contacts, respectueux des différences d’opinion et fédérateur, tout en étant un chrétien convaincu. On peut le croiser dans les couloirs du Gaulois, tiré à quatre épingles, mais également en jean et t-shirt à Maredsous, lors d’une animation de jeunes chrétiens qu’il accompagne."
En audience avec le président kazakh
Tous les jours, il se passe quelque chose au Cercle. Histoire des idées, œnologie, sciences de la vie, BD, ciné-club, festival de musique ancienne… Voilà autant de thématiques autour desquelles quelques-uns des 1.300 membres peuvent se réunir. Un cercle d’influence? Par le passé, des gouvernements se sont formés ici. Aujourd’hui, les politiques ne sont plus nombreux. "Mais le Gaulois reste un lieu d’influence de par la qualité du membership", souligne le président. "On trouve ici des personnes qui ont beaucoup d’influence dans la société: des chefs d’entreprise, des recteurs d’université, des ambassadeurs…" En novembre 2021, le président du Kazakhstan était en visite à Bruxelles. Entre une rencontre avec le roi Philippe et un entretien avec le Premier ministre De Croo, Kassym-Jomart Tokayev tint à rencontrer Geoffroy Generet. "Son ambassadeur à Bruxelles lui avait manifestement conseillé de me voir. J’étais assez surpris, mais c’était très agréable. Cela montre que le cercle est reconnu parmi les institutions belges."
Le 22 novembre, c’est le roi Philippe qui est descendu au Gaulois en visite officielle, à l’occasion du 175e anniversaire de la fondation du Cercle Artistique et Littéraire, qui fusionnera plus tard avec le Gaulois. Des dîners d’Etat ont également été organisés dans ces salons. Le roi Siméon de Bulgarie ou Valéry Giscard d’Estaing font aussi partie des personnalités avec lesquelles Generet a eu l’occasion d’échanger de manière privilégiée. "Ce sont des souvenirs incroyables. Je n’aurais jamais fait pareilles rencontres si j’étais resté dans mon bureau d’avocat. Ce sont toutes ces rencontres qui m’ont le plus enthousiasmé."
Au soir du 9 mai, l’homme s’en ira donc. Sans regrets. "La présidence m’a fortement occupé, c’est très lourd, il y aura donc un vide. Mais pas de regret. Dix ans, c’est bien."
Vincent DELCORPS
