Chronique : La musique d’une vie


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Chronique : La musique d’une vie
Par La rédaction
Publié le - Modifié le
4 min

Au lendemain de Pâques, Colette Nys-Mazure laisse aller sa plume comme un chef d'orchestre sa baguette. Tout en cadence et en subtilité, elle nous emporte dans une réflexion qui va jusqu'aux confins de la Sibérie, pour nous rappeler la puissance de la vie.

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Ce titre, je l’emprunte au roman bref mais substantiel d’Andreï Makine que je viens de relire avec un enthousiasme accru. Il s’ouvre la nuit dans une gare de l’Oural sous la tempête blanche: des voyageurs transis s’y entassent, guettant un train improbable vers Moscou; soudain lorsque s’élèvent les sons d’un piano qui, pour le narrateur, métamorphosent l’atmosphère, raniment le visage humain des êtres formant un magma animal. C’est un texte de résistance intime: l’auteur né en Sibérie, exilé en France, s’attache à la vie d'Alexeï Berg, pianiste au talent prometteur, obligé de fuir la répression stalinienne alors qu’il allait donner son tout premier concert; rescapé par miracle sous l’identité empruntée à un mort, il incarne force et bonté. Tout tient en 130 pages: le pire et le meilleur, l’obscénité et l’innocence, la solitude et la fraternité. Une écriture puissante, sensuelle, suggestive qui emporte loin de la mesquinerie et de la revanche haineuse.

Cet avril suspect ("En avril ne te découvre pas d’un fil, en mai fais ce qu’il te plaît", me répétait-on dans l’enfance, quand je cédais aux avances d’un soleil trompeur), je regarde se flétrir les magnolias que pluies et gelées malmènent; à leurs pieds ces pétales gras qui se racornissent ne me font pas oublier leur flamme de fin mars. Leur splendeur palpite encore.

Autour de nous se démultiplient menaces, manifestations tournant à la dévastation des biens publics, aux arrestations brutales; à peine plus loin retentissent explosions, massacres, échos des lignes de fronts. Comment restaurer la confiance, l’espérance de lendemains qui chanteraient enfin; alimenter l’indomptable vitalité de la nature et des êtres? En ces semaines où nous nous efforçons de simplifier nos existences, d’approfondir l’intériorité, de partager plus justement les biens qui sont à tous, j’espère qu’une lumière brille à l’horizon proche d’un matin de Pâques, aussi bien qu’il émane de la grotte de Bethléem.

Sans tomber dans le désespoir ni oublier la fête de vivre, ne jamais désunir les verbes dénoncer et célébrer. Qu’est-ce que Dieu espère de moi? J’aimais cette interpellation du "cours de religion" que transfigurait le charisme de notre professeure. Elle nous questionne à chaque étape de l’existence.

Le pianiste de la gare, pris au piège de l’empire du mal, n’avait pas pu réaliser son rêve si ce n’est en le transmutant en pure bonté, en vaillance quotidienne. Dans son sillage, tant d’artistes créent, par vents et marées, dans les caves d’Ukraine aussi bien que de Téhéran. Récemment, La Chapelle musicale de Tournai nous a donné la chance de découvrir en concert Peteris Vasks, le compositeur letton né en 1946, et plus particulièrement ce magnifique Musica Serena pour cordes; il suscite ou plutôt sécrète une joie grave: musique méditative tout à la fois majestueuse et humble qui s’exténue jusqu’à s’effacer. En ces moments privilégiés où des femmes, des hommes de tout âge communient dans la beauté me revient la prière de Rabindranath Tagore: "Que seulement je fasse de ma vie une chose simple et droite, pareille à une flûte de roseau que tu puisses emplir de musique."

Nous sommes loin de cette musique d’ambiance aseptisée, invertébrée que déversent centres commerciaux, aéroports, parcs à voitures souterrains, lignes d’attente téléphonique… et qu’on nomme musak. Ici, nous sommes ensemble même si chacun à sa manière est tendu vers ce que donnent à entendre les musiciens concentrés sur leur partition, leur jeu, à l’écoute des autres, sous la baguette éloquente du chef d’orchestre. Une forme de joie profonde se dégage de ces moments de communion; un privilège que nous n’avons de cesse de partager par le récit ou le cadeau du CD. Le cardinal Godfried Danneels, particulièrement sensible aux différentes formes artistiques, insistait: "Le vrai laisse sceptique, la perfection décourage mais le beau désarme."

Colette NYS-MAZURE

Catégorie : Chroniques

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