Livre : Nommer pour être


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Livre : Nommer pour être
Par Angélique Tasiaux
Journaliste de CathoBel
Publié le
3 min

Dans l'excellent Tenir sa langue, Polina Panassenko s'interroge sur le droit de porter un prénom plutôt qu'un autre. Elle remonte aux origines des exilés et à l'identité moins mouvante qu'il n'y paraît.

Le poids d'un prénom relève d'une forme de déterminisme. Grandir en s'appelant Charles-Albert ou Fernand n'induit pas nécessairement le même univers. A fortiori avec un prénom inconnu dans un pays où il faut sans cesse l'épeler. Mais qu'en est-il lorsque le prénom de naissance se trouve retouché pour des raisons administratives ? Lorsqu'il est francisé pour correspondre à un idéal national ?
En changeant le prénom de sa fille mineure, le père de la narratrice de Tenir sa langue agit comme sa mère de confession juive, qui n'avait pas hésité à changer son propre prénom : "Elle l'a russisé pour protéger ses enfants. Pour ne pas gâcher leur avenir."

L'acquisition d'une langue étrangère

Plongée en immersion complète dans une langue étrangère, Polina s'enfonce dans le mutisme, mais ne perd pas pour autant une miette du fonctionnement langagier : "Un son qui marche c'est un son qui produit quelque chose. Un son qui ne marche pas équivaut au silence." L'enfant observe, dissèque, analyse. "Ce que je ne comprends pas, je l'imagine." L'auteure réussit le tour de force de nous plonger dans la tête de la fillette. "Quand ma mère ajoute tchik à la fin d'un mot, c'est qu'elle cherche à le radoucir. Si c'est un mot inconnu, ça ne présage rien de bon", constate la petite, venue de Moscou et envoyée malgré elle à l'école maternelle dans la ville de Saint-Etienne, au sud-ouest de Lyon.

Une double contrainte

"Russe à l'intérieur, français à l'extérieur. C'est pas compliqué. Quand on sort on met son français. Quand on rentre à la maison, on l'enlève. On peut même commencer à se déshabiller dans l'ascenseur. Sauf s'il y a des voisins." Et voilà en filigrane le changement de prénom, le passage de Polina à Poline. Une simple voyelle qui change le cours des événements et témoigne de la volonté d'une intégration réussie dans la société. Une modification ensuite officialisée et légitimée avec le recours à l'orthographe usuelle de Pauline et la naturalisation française.
Et puis, il y a cette histoire d'accent maquillé qui reparaît parfois sans qu'il soit convoqué. Cela fait rire ou suscite l'étonnement, la surprise, voire la méfiance des gens croisés. "Je suis la seule de ma famille à avoir perdu l'accent russe. La parois entre le français et le russe est devenue étanche." L'invisibilité des origines semble une preuve d'intégration accomplie. D'ailleurs, "Quand tu perds ton accent, ce sont les autres qui te l'annoncent." Tous les enfants qui grandissent entre deux langues connaissent ces remarques sur la prononciation de certains sons, tellement distincts d'une langue à l'autre. Pourtant, quand des drames surgissent, c'est en français que Polina répond, incapable de prononcer des mots fatidiques ou trop lourds de sens en russe, la langue où elle enfouit ses émotions.

Avec ce premier roman, la comédienne et traductrice Polina Panassenko évoque la fidélité à la terre des aïeux, les conflits de loyauté aussi avec sa terre d'adoption, ou plus exactement celle que des parents ont choisie en s'exilant de Russie dans les années 1990.

Angélique TASIAUX

Polina Panassenko, Tenir sa langue. Editions de l'Olivier, 2022, 192 p.
Ce titre a obtenu le prix Femina des Lycéens.

Catégorie : Culture

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