Très tôt sensibilisée à la question du handicap, cette femme n’a jamais cessé de se mettre au service des autres. Sans rien attendre en retour. Mais en recevant beaucoup quand même… Une femme inspirante qui ancre aussi son engagement dans la foi.

Pour Anne, c’est par un rire que tout a commencé. Un beau jour, alors qu’elle se remet à peine d’un accouchement, sa maman se rend compte qu’elle est (à nouveau) enceinte. La réaction? Un grand éclat de rire. "Peut-être cela explique-t-il un peu mon caractère", raconte Anne, dans un… éclat de rire. Assis à côté d’elle, son mari, Bernard, opine: "Avec elle, il n’y a jamais rien de tragique".
"Il faudra beaucoup l’aimer"
Anne regarde derrière elle avec reconnaissance. "J’ai grandi dans une famille nombreuse avec des parents qui formaient un couple heureux. Des parents très ouverts sur l’extérieur. Il y avait tout le temps du passage à la maison. Tout petits, on a été ouvert à la diversité et à l’altruisme. On a poussé avec ça."
Lorsque le septième enfant est annoncé, Anne, 9 ans, apprend qu’elle en sera la marraine. Elle n’en est pas encore consciente, mais sa vie s’apprête à basculer. Car Vincent n’est pas tout à fait comme les autres… "Dans la voiture, dès le retour de la maternité, Papa nous a dit que Vincent serait différent et qu’il allait falloir l’aimer beaucoup…" Anne ne sait pas encore bien ce qu’est la trisomie, mais elle va découvrir son petit frère. Et elle va beaucoup l’aimer.
L’époque est différente. "Dans une famille, un enfant handicapé, ça faisait tache", se souvient Anne. Les dispositifs d’accueil et d’aide n’existent pas encore, tandis que les regards extérieurs sont souvent empreints de méfiance. "Mes parents ont pris les choses en main. Vincent est devenu le moteur de beaucoup de choses à la maison. Certains de mes frères et sœurs en ont souffert…" Mais pour Anne, c’est une vocation qui se creuse. "Maman m’a toujours dit que j’étais née avec mon voile d’infirmière. Mon rêve était de partir comme missionnaire en Inde. Mais je me suis beaucoup occupée de Vincent et j’ai un peu revu mes objectifs…"
Vincent plutôt que les sœurs
Anne se lance dans des études pour devenir infirmière. Puis elle va à L’Arche de Trosly. "J’y ai été marquée par la vie communautaire. On vivait avec les personnes handicapées comme dans une famille. Il y avait aussi la dimension spirituelle. Une spiritualité hyper simple: je donne, je reçois, je vis, je partage… J’ai beaucoup aimé L’Arche." Il y a trois ans, c’est avec stupeur qu’elle découvre la face cachée de Jean Vanier. "Quand il était là, sa présence était magnifique. Ce qu’il disait était juste… En apprenant tout cela, je me suis dit: ‘pauvre homme’. Je ne lui en veux pas… J’ai plutôt pitié de lui. S’il revenait, je le prendrais dans mes bras…"
Pour Anne, la vie religieuse est clairement une option. "Depuis très tôt, j’avais une relation avec Jésus. Et puis, dans la famille, il y avait des religieuses…" Voilà pourquoi elle s’en va un beau jour frapper à la porte des Petites Sœurs de Jésus, à Banneux. "Je recherchais une vie humble, dans le monde, auprès des plus pauvres… Je pensais vraiment que c’était le bon choix." Un doute jaillit toutefois – il prend le visage de Vincent. "Mon frère était dans une institution où tout était moche… Maman s’éteignait. Ce n’était pas supportable pour elle." Anne se croit à sa place à Banneux, mais sent qu’elle le serait davantage encore au côté de Vincent. Elle quitte la communauté. "Ce fut court et bon", dit-elle dans un nouvel éclat de rire…
Adopter pour mieux aimer
Retour donc à sa première vocation, celle d’infirmière. Anne travaille en soins palliatifs. Un week-end sur deux, elle accueille son frère et filleul chez elle. Jusqu’à son décès, en septembre dernier. "Je crois qu’on sait donner sans rien attendre en retour", relit la femme. "Mais en réalité, en donnant, on a un retour! C’est ce que j’ai vécu avec Vincent. M’occuper de lui a été ma vie!"
Dans l’intervalle, voilà que Bernard frappe à la porte. Serait-ce le grand amour? Possible. En tous les cas, il y aura une condition: aimer Anne reviendra à accueillir Vincent. "Je n’avais aucune idée du monde du handicap", relate aujourd’hui le prétendant d’hier. "Mais l’amour a été plus fort… J’ai été éduqué au handicap grâce à Vincent. Je l’ai fait avec grand cœur, mais non sans difficulté…"
Douleur: le couple ne vient guère s’enrichir de l’arrivée d’un enfant. "C’était pourtant notre désir le plus cher", relit Anne. Qui, pour autant, s’oppose à tout traitement – au grand dam du gynécologue… "Pour nous, les enfants étaient donnés ou ils ne l’étaient pas…" C’est le décès du père d’Anne qui fera office de nouveau déclic. "J’avais 39 ans, je me suis demandé ce que je faisais de ma vie." Le couple pense alors à l’adoption – et, sans surprise, à l’adoption d’un enfant handicapé. Via Emmanuel Adoption, la procédure est rapide. Un jour, le téléphone sonne: "On a un enfant pour vous." La joie est immense. "Quand j’ai eu François dans mes bras, c’est comme si je l’avais fait", relate Anne.
L’expérience est belle. Tellement belle que lorsque le couple entend parler de Dania, 2 ans, en quête de parents, il propose de lui offrir une famille d’accueil de longue durée. Accompagner ces enfants, puis ces ados, si proches en âge, sera un sacré défi. "C’était hard. Mais on a bien rigolé", résume Anne.
Le départ des franciscaines
L’avenir? Depuis plusieurs années, le couple le prépare activement. Ils rêvent d’offrir à leurs enfants de pouvoir mener une vie communautaire sans leurs parents, dans un cadre inclusif et spirituel. "Le dimanche, nos enfants aiment aller à la messe. Ils sont tout le temps chez les bénédictins de Wavreumont. S’ils devaient aller en institution, ce ne serait plus possible…" Le rêve fou va se concrétiser. A Stavelot, des sœurs franciscaines sont sur le départ. "Un lieu idéal", observe Anne. La rencontre avec la mère générale est inoubliable. Après discussion, la femme est conquise. Et accepte de ne pas vendre le bien à un promoteur. "Montez votre projet. Si ça marche, on vous donne le bâtiment…", promet la générale.
Depuis, Anne et Bernard ont monté une asbl, mobilisé les énergies, entrepris des travaux, recueilli des dons… Ils ont aussi monté une asbl, appelée Maison Speranza. "Dans ce projet, nous ne sommes pas maîtres, ça nous dépasse", relit Anne, émerveillée. L’ouverture est envisagée fin 2023. "Nous cherchons encore une ou deux personnes qui seraient responsables de la maison." Appel aux intéressés…
Vincent DELCORPS

