En plongeant son jeune héros dans les Alpes, Valentine Goby réussit un tour de force : celui de lui donner le goût de la montagne, à toutes les saisons. Et par extension, elle emmène son lecteur en immersion complète.

Durant la Deuxième Guerre mondiale, un enfant de douze ans est éloigné de Paris et envoyé dans une famille d'accueil. Son asthme lui procure une précieuse couverture. Mais l'arrivée dans ce nouveau territoire ne va pas sans un autre déracinement : celui de la dénomination. Exit Vadim Pavlevitch, place à Vincent Dorselles. "Il lutte quand même contre Vadim, jusqu'au soir. Vadim a douze ans, 4.380 jours il calcule, sans compter les mois qui le rapprochent de ses treize ans ni les années bissextiles, Vincent a vingt-quatre heures."
Des complicités fécondes
Aussitôt pris sous la protection de Moinette – moi, Annette – Vincent suit les faits et gestes de la fillette "prêtée" aux habitants des environs, afin d'accomplir de multiples tâches domestiques. Il découvre alors un univers composé de premières fois : nourriture des poules, des lapins et des vaches, ski alpin… Mais surtout, Vincent découvre un environnement, à l'attrait irrésistible. "Planté devant la montagne Vincent tente de soulever de l'œil un pan de blanc comme on lève un coin de voile." Et avec son nouvel ami Martin, aveugle de naissance, il se fait attentif au paysage, comme celui qui a appris à collectionner "les bruits, les odeurs, les goûts, les sensations, il en a tout un catalogue, il les agrège, en déduit le paysage". La violence des émotions habite l'enfant de la ville, innocent du cycle des saisons. Plongé en plein hiver dans l'univers de la haute montagne, il est captivé par la luminosité changeante des blancs, qui accaparent les reliefs. Emmené ouvrir le col en compagnie des hommes des environs, "Vincent s'attendait à trouver une neige spéciale. Mais c'est la même neige que dans les creux de l'envers, molle et lourde et mouillée. Une neige sans mystère. Il y en a plus, voilà tout." Chaque expérience complète sa connaissance des lieux. Après l'hiver, vient le printemps, puis l'été flamboyant.
Pourtant, dans un contexte de guerre, même à l'abri apparent de la haute montagne, il est une phrase qui revient comme une ritournelle ou un laissez-passer : "Ce n'est jamais qui tu es qui compte, c'est pour qui on te prend." Et Vincent devient plus local que les autres, à force de mimétisme et de volonté. C'est lui qui gagne le concours du parachutage d'un mélèze, face à un Lyonnais en manque de reconnaissance, lui aussi. Ce livre ne raconte pas seulement les aventures de Vincent, il effleure la fin de l'enfance, ses doutes, ses peurs, ses émerveillements. Une pépite à lire pour retrouver l'amitié et l'abandon des valeureux et discrets résistants.
Angélique TASIAUX
Valentine Goby, L'île haute. Actes Sud, 2022, 285 p.

