Rencontre – Emmanuel Faber : Le patron qui voulait changer le monde


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Rencontre – Emmanuel Faber : Le patron qui voulait changer le monde
Par Vincent Delcorps
Publié le - Modifié le
5 min

L’ancien PDG de Danone s’est aujourd’hui engagé dans la promotion de la finance durable. De longue date, il se positionne en faveur de la justice sociale et du respect de l’environnement. Fin novembre, il était de passage à la tribune des Grandes conférences catholiques (GCC). L’occasion d’apprendre à mieux le connaître.

© GCC

Comment allez-vous gérer les challenges liés au caractère multiculturel de l’équipe que vous pourriez diriger?" Nous sommes en 2021. Pandémie oblige, c’est derrière son écran qu’Emmanuel Faber passe son entretien d’embauche. Il ambitionne la présidence de l’ISSB (International Sustainability Standards Board), une instance appelée à développer des normes comptables sur les risques financiers liés au caractère non durable de certaines activités. "Le Yangtsé". C’est par une image que Faber répond. Celle d’un fleuve. Pas n’importe lequel: c’est sur plus de 6.000 kilomètres que le cours d’eau traverse la Chine. "Le Yangtsé recouvre toute la diversité qu’il peut y avoir. 400 millions de personnes vivent dans son bassin, confrontés à une multitude d’enjeux", développe Faber. L’image en dit long sur le personnage. Faber a beaucoup voyagé. Capable de déployer une vision globale, il veut aussi construire un monde où chaque personne compte vraiment.

Le discours de 2016

Né en 1964, originaire de Grenoble, Faber étudie à l’Ecole des Hautes études commerciales (HEC) de Paris avant de faire ses classes dans un cabinet de consultance. En 1997, il rejoint Danone, dont il devient directeur général en 2014, puis président-directeur général trois ans plus tard. Le CV est brillant. Plutôt classique. Sauf que… le Français n’est pas un dirigeant ordinaire. Sans doute est-ce le 10 juin 2016 que le grand public s’en rend compte. Ce jour-là, Faber prononce le discours de sortie des jeunes diplômés de HEC. "Si vous attendez un discours de référence intellectuelle, vous allez être déçus", ouvre-t-il. Il évoque ensuite son frère. Avant de mourir, cet homme atteint d’une maladie mentale avait permis au grand patron d’élargir ses horizons. "Grâce à lui, j’ai découvert l’amitié de SDF, j’ai découvert qu’on pouvait vivre avec très peu de choses et être heureux."
Le discours fait date. "Le genre de discours qu’on aimerait tous entendre au sortir de sa formation universitaire. Et qu’on devrait réécouter quarante ans plus tard", commente Jean-Paul Servais, président de l’Autorité des services et marchés financiers. Fin novembre, c’est lui qui présente Faber à la tribune des GCC. "Ce qui m’a bouleversé, c’est que dans ce discours, Faber ne parle ni des étudiants ni de lui-même. J’ai rarement entendu un discours aussi fondateur."

Ce qui compte pour Yamina

Si Faber a gravi bien des sommets – l’homme est un alpiniste chevronné! –, peut-être est-ce aux côtés des plus petits qu’il a appris l’essentiel. Il faut dire qu’il n’a pas hésité à se rendre dans les mouroirs de Mère Teresa en Inde, dans les favelas d’Amérique latine, ou dans la "jungle" de Calais.
En 2005, il est au Bangladesh. En compagnie de Muhammad Yunus, futur Prix Nobel de la Paix, il travaille sur des projets de "social business". Son chef-d’œuvre? Un pot de yaourt conçu pour lutter contre les déficiences dont souffre la population locale. Un produit miracle, dont la consommation quotidienne peut influencer le développement physique et cognitif des enfants. Mais le miracle a son revers. Un jour, Yamina interpelle le patron. Cette femme du pays a pour habitude de fabriquer son propre yaourt grâce au lait que lui donne sa voisine. En échange du breuvage, elle garde les enfants de la femme pendant que celle-ci travaille aux champs. Yamina s’interroge: "Si j’achète votre yaourt, comment ma voisine s’en sortira-t-elle? Je ne vais pas acheter votre yaourt".
L’épisode marque Faber. "Et quinze ans plus tard, je n’ai toujours pas de réponse à sa question", confesse-t-il. "Il est clair que certaines choses comptaient pour cette femme et ne comptaient pas dans notre comptabilité pourtant très élaborée. Notre produit miracle allait modifier un lien social et cette économie très locale qu’elle vivait avec des proches."

Une nouvelle comptabilité

Depuis longtemps convaincu que l’économie doit être au service de l’homme, Emmanuel Faber s’est aussi converti à la cause environnementale. "La transition écologique n’ira pas sans transition sociale", insiste-t-il. "Pour relever ce défi, il est essentiel de compter tout ce qui compte. Nous devons réécrire un langage d’économie inclusif." Et l’homme de pointer un problème: le fait que les ressources naturelles n’ont aujourd’hui pas de prix. "Quand on paye son essence, on ne paye en fait que le coût de la transformation, de la distribution, mais pas le pétrole lui-même!" Voilà donc les systèmes comptables appelés à intégrer des données nouvelles. "Nos modèles doivent mesurer ce qui se passe en dehors de l’entreprise et dans une perspective de temps long." Les enjeux ne sont pas minces. Faber constate que si l’Occident a réduit ses émissions de CO2, ce n’est que parce qu’il a… délocalisé sa production en Asie! "Or, nous n’avons qu’une seule planète! Encore dix ans à ce rythme, et nous atteindrons le point de non-retour sur le plan climatique."

La question du sens de la vie

Confiant? Quand même. Outre des politiques publiques engagées, Faber veut activer le levier de la finance. "La finance est cette chose qui relie toutes les économies entre elles", décrit-il. "Elle a cette capacité d’être instantanément d’un bout à l’autre du monde. La finance doit donc être au service de l’économie. Et l’économie doit être au service de l’humain, intégré dans le vivant." Concrètement, on fait comment? On intègre davantage les risques climatiques dans le système financier! Ce qui est en train de se faire. La Banque centrale européenne ne vient-elle pas de soumettre les crédits de plusieurs grandes banques à des stress-tests liés à des changements de température? Elle a aussi indiqué que celles qui avaient échoué devraient se refinancer à des taux supérieurs.
Emmanuel Faber y croit donc. La foi? Plutôt un questionnement. "Une grande curiosité", comme il le disait il y a quelques mois à Libération. "La question du sens de la vie s’est posée très tôt", indiquait-il. "J’ai eu le sentiment de toucher à des éléments beaucoup plus grands que moi quand j’étais gamin, en montagne, dans le désert, devant les étoiles." Ambitieux mais pragmatique, cet humaniste, premier de cordée, continuera de viser les sommets. Sans jamais oublier de regarder ceux qui se trouvent derrière lui.

Vincent DELCORPS

Catégorie : L'actu

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