Une fois encore, ce dimanche 6 novembre, le pape François n’a pas manqué son rendez-vous avec les journalistes, avant de quitter Bahreïn. Beaucoup de sujets d’actualité, et notamment les évènements en Iran mais aussi la guerre en Ukraine et la récente affaire Santier qui a secoué l'Eglise de France.

Tout d’abord, le pape François est revenu sur les raisons de ce déplacement à Bahreïn. « C’était un voyage de rencontre » pour se retrouver dans le dialogue interreligieux avec l’Islam et en dialogue œcuménique avec le patriarche Bartholomée.
Il faut avoir une identité pour dialoguer
Le pape François et le Grand Imam d’Al-Azhar poursuivent donc leur recherche d’unité, à la fois dans l’Islam et avec les chrétiens et les autres religions. "Pour entrer dans le dialogue interreligieux ou œcuménique, il faut avoir sa propre identité", affirme François.
"Je suis musulman, je suis chrétien, et je peux donc parler à partir de cette identité" ajoute-t-il. Le Grand Imam et le Patriarche ont une forte identité, explique François, c'est pourquoi le dialogue est possible et constructif.
✍️ Lire aussi : Bahreïn: François appelle à agir en faveur du «droit à la vie» et de la paix
Le pape revient également sur les trois discours prononcés par le Grand Imam où il a insisté sur le dialogue intra-islamique, non pas pour effacer les différences mais pour se comprendre et travailler ensemble. Le pontife a aussi été frappé par la préoccupation commune pour la protection de la Création, évoquée lors du Conseil des Sages.
Ce "voyage de rencontre" a permis au pape de "découvrir une culture qui est ouverte à tous". "Dans votre pays, il y a de la place pour tout le monde". François a constaté une ouverture d’un point de vue sociétal (possibilité pour les femmes de travailler) mais aussi religieux avec la présence de nombreux chrétiens, de Philippins, d’Indiens, "j’ai découvert quelque chose de nouveau".
Document d'Abu Dhabi sur la fraternité: quels fruits?
Le pape François revient sur les circonstances qui ont conduit à la rédaction du document sur la fraternité humaine co-signé par le Grand Imam, et rendu public à Abu Dhabi. C'est lors d'un déjeuner amical au cours duquel le Grand Imam et François ont rompu le pain ensemble que l'idée de rédiger un texte commun est née. Un document inspiré par Dieu sans aucun doute, estime François, car il n'était dans la tête de personne mais est né de cette rencontre fraternelle entre les deux hommes, devenus des amis.
Le document d’Abu Dhabi a également servi de base de réflexion pour la rédaction de "Fratelli Tutti" sur l’amitié humaine. "Je crois qu’on ne peut pas penser un tel chemin sans penser à une bénédiction spéciale du Seigneur". Un texte qui mérité d'être connu, c'est pourquoi "nous travaillons toujours à le faire connaître."
Un futur voyage au Liban?
"Le Liban est une souffrance pour moi" confie le pape François. Le Liban n’est pas un pays, c’est un message, aurait dit l’un de ses prédécesseurs. Le Liban a une très grande signification pour nous tous, poursuit François. "Je prie et je profite de cette occasion pour lancer un appel aux politiciens libanais : laissez de côté les intérêts personnels, regardez le pays et mettez-vous d’accord. D’abord Dieu, ensuite la patrie puis les intérêts."
François demande à la communauté internationale de soutenir le Liban, pays si généreux, pour lui permettre de retrouver sa grandeur. Il invite aussi les journalistes à parler du Liban pour sensibiliser le monde à sa cause.
"Les femmes sont un don"
François soutient-il les militants, hommes et femmes, qui réclament le respect des droits fondamentaux comme c'est par exemple le cas en ce moment en Iran?
"La lutte pour les droits des femmes est un combat permanent", commence-t-il. Puis de s'interroger : "pourquoi une femme doit-elle se battre si fort pour conserver ses droits ?"
Si les droits sont fondamentaux, "pourquoi aujourd’hui encore ne parvenons-nous pas à éradiquer la pratique de l’excision sur des petites filles?" se demande encore le pontife avant de s'exclamer avec indignation: "c’est un crime, un acte criminel".
Les femmes sont soit considérées comme du "matériel jetable" ou "des espèces protégées", constate amèrement François. Aussi l’égalité entre les hommes et les femmes est loin d’être universellement acquise, "il faut continuer à se battre pour cela car les femmes sont un don". Et de rappeler que Dieu les a créés égaux homme et femme, saint Paul a même écrit que l’homme doit prendre soin de son épouse comme de sa propre chair (Ephésiens 5, 28), une affirmation révolutionnaire pour l’époque, souligne le pape.

Ainsi, tous les droits des femmes découlent de cette égalité originelle, voulue par Dieu. Une société qui n’est pas capable de mettre la femme à sa place n’avance pas, insiste François. Une société qui efface les femmes de la vie publique est une société qui s’appauvrit.
François rend hommage au don particulier des femmes à résoudre les problèmes. "Au Vatican, à chaque fois qu’une femme entre pour faire un travail, les choses s’améliorent". Et pour cela, les femmes n’ont pas besoin de devenir des hommes !
François évoque enfin le problème du machisme, "je viens d’un peuple machiste, les Argentins sont machistes et ce n’est pas glorieux mais quand il y a un problème ce sont les mères que l’on consulte", raconte-t-il. "Ce machisme tue l’humanité".
Comment sortir de la crise ukrainienne? Que fait le Saint-Siège?
Concernant la situation en Ukraine, le pape François affirme que "le Vatican est constamment attentif" et souligne le travail de la secrétairerie d’Etat et de Mgr Gallagher.
Au début du conflit, le pape a rendu visite à l’ambassadeur de Russie, un humaniste, qui lui aurait dit : "Nous sommes tombés dans la civilisation de l’argent". Le pape s’est alors dit prêt à se rendre à Moscou pour rencontrer Poutine "si le besoin s’en faisait sentir". Une proposition poliment déclinée par le ministre russe des Affaires étrangères, Lavrov.
Depuis le début du conflit, François s'est entretenu à deux reprises par téléphone avec le président Zelensky.
Comme toujours le pape ne diabolise aucun camp, lui qui porte une grande affection pour le peuple russe et le peuple ukrainien - "Je suis au milieu de deux peuples que j’aime " - , mais pointe du doigt la cruauté des soldats, des mercenaires engagés sur le terrain.
François affirme que beaucoup de rencontres confidentielles ont donné de bons résultats. Il se lamente toutefois sur l'éclatement de ce qu'il qualifie de troisième guerre mondiale.
Il revient sur les raisons qui poussent des Etats à se faire la guerre : pour se sentir forts et vendre des armes. "La plus grande calamité du monde, c’est l’industrie de l’armement", dénonce-t-il.
Relevant au passage notre hypocrisie car "nous sommes en guerre partout - Yémen, Ethiopie, Syrie ...- et nous ne comprenons pas cela".
Bientôt la fin de la culture du secret dans la justice ecclésiastique ?
Le journaliste français Hugues Lefèvre interpelle le pape sur l'affaire Santier. Pour rappel, l'ancien évêque de Créteil a été jugé pour des actes de voyeurisme commis dans le cadre de confessions sacramentelles dans les années 1990. Beaucoup reprochent à la justice ecclésiastique la légèreté de la sanction prononcée et son caractère secret.
Pour François, le drame des abus sexuels a toujours existé et partout, et la culture de la dissimulation aussi. Une vilaine habitude qui a commencé à changer dans l’Eglise, assure-t-il à son interlocuteur. "L’abus est contraire à la nature sacerdotale et aussi à la nature sociale", ajoute-t-il encore.
"L’Eglise est décidée sur ce point", elle veut la clarté et François remercie particulièrement le cardinal O’Malley qui dirige la commission pour la protection des mineurs.
François affirme que l'Eglise travaille à la dénonciation des abus et à leur prévention même si tout le monde dans l’Eglise ne partage pas encore cette conviction. "C’est un processus en cours et nous le menons avec courage et tout le monde n’a pas ce courage" conclut-il.
Quel sort pour les migrants avec le nouveau gouvernement italien?
"Les migrants doivent être accueillis, accompagnés, promus et intégrés". Quatre étapes essentielles selon le pape François. Mais les pays européens devraient s’accorder sur le nombre de migrants à accueillir et ne pas laisser cette charge aux quatre états méditerranéens qui en accueillent le plus : Chypre, Grèce, Espagne et Italie.
La politique des migrants doit faire l’objet d’un consensus, l'Europe doit élaborer une politique de collaboration et d’aide. Comme le défendait en son temps Angela Merkel, une grande femme d'Etat selon François, pour avancer sur la question migratoire, il faut régler le problème en Afrique. Et changer de paradigme, ne plus considérer l'Afrique comme un continent à exploiter mais construire des plans de développement pour ses habitants, loin de toute velléité colonialiste.
Sophie DELHALLE

