Rencontre – Coline Billen : La danseuse qui relie la terre au ciel


Partager
Rencontre – Coline Billen  : La danseuse qui relie la terre au ciel
Par Angélique Tasiaux
Journaliste de CathoBel
Publié le - Modifié le
6 min

Lorsqu’une danseuse éprise de mouvement lâche la bride dans le désert tunisien, cela lui donne des envies de film. Rencontre avec une trentenaire décidée et aux projets remplis d’humanité.

Passionnée, telle est Coline Billen. Agée de 38 ans, la danseuse cumule les projets et les défis. Cette fois, il s’agit de réaliser un film dans un désert au sud de la Tunisie, le désert de Sabria. La danse occupe une place particulière dans la vie de cette femme, qui a déjà organisé des stages pour "danser avec les arbres et avec la mer". Du coup, faire danser les gens avec le désert et les éléments qui s’y trouvent lui semble s’inscrire dans une belle continuité.

L’art abolirait-il la notion même de frontière? Pour Coline Billen, certaines démarches d’art contemporain, qu’elle n’hésite pas à qualifier d’élitistes et d’abstraites, contribuent à "ancrer ce qui existe déjà". Elle déplore ce phénomène dans des disciplines aussi différentes que la peinture ou les arts de la scène. Car la démarche proposée par Coline Billen est résolument différente, puisqu’elle vise à proposer des spectacles "compréhensibles par tous, quels que soient leurs codes culturels". Autrement dit, la directrice artistique de Transe-en-Danse refuse de céder aux chants et aux codes des sirènes de la danse contemporaine. Car, plus que tout, "l’art a le potentiel de relier les gens à travers leurs émotions. Il a ce pouvoir, mais tout dépend de la manière dont les artistes l’utilisent". Et l’artiste d’établir un parallèle avec la religion, "dont la vocation est de relier, à travers l’amour de son prochain. Pourtant, certains l’utilisent pour diviser et affirmer des relations de pouvoir. Le problème, ce n’est pas la religion, mais ce que certains hommes en font."

L’exemple des chameliers

C’est un véritable coup de cœur pour les chameliers du désert qui a déclenché le vif intérêt de Coline Billen pour ces expéditions au milieu du sable. "J’ai trouvé en eux des frères, comme si je retrouvais mes racines." Il est vrai que la grand-mère maternelle de la chorégraphe était tzigane et d’origine juive. Et elle-même a toujours vécu "bringuebalée entre les pays, les continents et les maisons". Sensible au mode de vie des chameliers, elle retient leur profond respect de la nature, en prenant, par exemple, uniquement ce dont ils ont besoin. De la même manière, ceux-ci se déplacent en tenant compte des dépréciations causées par leurs dromadaires. "Ils sont conscients de tout ce qui est vivant autour d’eux et s’inscrivent dans une relation de bienveillance, d’estime et de respect." Ainsi, allumer un feu est-il sacré, pour eux comme pour Coline Billen, qui voyait "du feu dans les yeux" de sa grand-mère, décédée alors qu’elle avait 13 ans. "Son décès a été un grand choc, parce que la relation avec elle a été plus maternelle qu’avec ma propre mère. Elle m’a transmis des choses sans les mots, par sa façon de donner de l’importance aux petits détails. Ainsi s’arrêtait-elle à chaque fleur qui vivait entre les pavés du trottoir. Elle m’a transmis la valeur du vivant. Quand elle est partie, je me suis mise à écouter les étoiles. Le reste de ma famille est athée et je n’avais pas de spiritualité à laquelle me raccrocher. Du coup, j’ai inventé la mienne. Ma grand-mère éclaire mon chemin dans la nuit. Et en faisant du feu, je relie la terre au ciel." Avec "une connaissance minime des principes religieux", Coline Billen se dit croyante "en l’amour, en la bonté de l’être humain, en la possibilité de s’entendre avec des personnes différentes de soi, en la paix, en ce qui relie les humains".

Une porte ouverte dès l’enfance

Maman d’accueil d’un Guinéen âgé de 18 ans et demandeur d’asile, Coline Billen a l’habitude d’accueillir et de rencontrer des gens de toutes nationalités. "L’œuvre de ma vie, c’est d’ouvrir. C’est vraiment la mission que je me donne." La chorégraphe a grandi à la fois "en fille unique et en grande sœur, en s’adaptant à toutes les situations". Obligée par ses parents de suivre un cursus classique plutôt qu’une scolarité artistique dans une école de danse, c’est assez naturellement qu’elle s’est dirigée vers des études d’anthropologie. Pour cette fille de parents professeurs d’université, il s’agissait de comprendre les différents enjeux de la danse à travers le monde "en termes d’identité, de revendication politique et révolutionnaire, d’enjeux symboliques". La danseuse estime, en effet, que certaines expressions corporelles ont conduit à des révolutions plus pacifiques, parce que non verbales. "S’il y a énormément de variations, les lois du mouvement sont les mêmes", quel que soit le lieu exploré.
A travers sa compagnie théâtrale Transe-en-Danse fondée en 2002, Coline Billen aborde "les thèmes brûlants de la société", avec une attention particulière pour ceux qui la touchent et la révoltent. Ainsi a-t-elle monté des spectacles autour de la migration, portée par "la colère de l’injustice et la tristesse de ce que des êtres humains sont forcés de vivre". Et d’épingler le fait que les marchandises (café, pommes de terre, cacao) ont traversé les frontières que des humains ne peuvent pas franchir. L’artiste voyageuse se dit néanmoins heureuse de rentrer en Belgique, "ce petit pays qui assume de ne pas être le centre du monde". Son attachement à la nation se mesure par la présence à ses côtés de ceux auxquels elle prête secours et dont elle relaie les propos dans sa démarche théâtrale. La chorégraphe leur offre un peu d’écoute et une caisse de résonance dans ses spectacles. "Je ne suis pas seulement artiste, danseuse et chorégraphe, mais je suis devenue assistante légale, assistante sociale et assistante médicale." Un engagement intense, au cœur de réalités bousculées.

Angélique TASIAUX

Et maintenant, un film dans le désert

Ce projet Sarah Souls, Coline Billen y tient. Le film sera, en effet, composé des trois différentes thématiques qui ont habité la vie de la chorégraphe. S’y retrouveront la migration, les racines communes des spiritualités au sein du désert, "ce nœud cosmique de toutes les forces de l’univers. Paradis de beauté, plaine de jeu en termes de mouvement, le désert devient un enfer sans chamelier ni eau, lorsqu’on est seul, abandonné par des passeurs." A côté de ces questions de justice sociale et d’égalité des droits entre les peuples, se poseront également des questions environnementales.
A noter que les stages de danse (du 27 novembre au 3 décembre et du 28 décembre au 3 janvier 2023) souscrits individuellement soutiennent également le projet. Pour participer à la réalisation du film: BE36 5230 8026 8181. Ceux qui soutiennent le projet de film ont la possibilité de choisir une récompense, à indiquer dans la communication du virement. Plus d’infos sur le site www.transe-en-danse.org

Catégorie : Culture

Dans la même catégorie