Littérature jeunesse : Martine n’a pas pris une ride


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Littérature jeunesse : Martine n’a pas pris une ride
Par Angélique Tasiaux
Journaliste de CathoBel
Publié le
4 min

Qui n'a pas enfoui dans ses armoires ou posé sur une étagère un album de Martine ? Cette héroïne occupe le devant de la scène depuis des décennies. Dans un livre publié cette année, Laurence Boudart s'interroge sur les ressorts qui ont conduit au succès non démenti de la fillette belge.

"Martine a réussi à traverser les époques et a résisté aux changements de la société. Elle représente un socle identitaire fort. Ce qui renforce son inscription dans le paysage familier, c'est le fait qu'il y ait une identification. Celle-ci suscite l'adhésion des lecteurs, quelles que soient les époques", souligne la directrice des Archives & Musée de la Littérature. Depuis la publication de "Martine à la ferme" en 1954, le succès éditorial a été colossal, avec 160 millions d'albums vendus à travers le monde, dont 115 en langue française.

"Depuis le début, c'est une petite fille qui jouit d'une énorme liberté de décisions (cadrées et dans un monde sans danger) et d'une grande liberté de mouvement. Elle reçoit la confiance des adultes qui l'entourent. Ce n'est pas une enfant qu'il faut limiter. Et Martine est une fille. Ce que l'on encourage pour des héros masculins vaut aussi pour elle : elle voyage en montgolfière, sur un paquebot (sans ses parents, mais avec une nounou)."

Un flou artistique

Tintin ou Bécassine semblaient figés dans un âge et un moule précis, à l'inverse de Martine. "Quand j'ai relu les 60 albums, cela m'a frappée. Nous avons l'impression que Martine a toujours eu le même âge. Or la petite fille change d'âge sans influence sur l'aventure qu'elle vit. Ce floutage ne détermine pas l'histoire." Pour Laurence Boudart, une telle variation trouve probablement sa justification dans l'évolution en âge des fillettes qui servaient de modèle à Marcel Marlier, l'illustrateur. "Martine constitue un personnage très ancré, identifiable physiquement et, en même temps dans la série, elle est un personnage physiquement instable : la longueur de ses cheveux, son habillement, les traits de son visage… Et pourtant, il y a un faisceau convergent vers un personnage identifiable comme étant celui de Martine. Ce phénomène a permis qu'elle dure à travers le temps, parce qu'elle s'adapte à son lectorat et suit la mode." Oui, oui, l'héroïne n'hésite pas à troquer ses robes à col claudine pour arborer des pantalons, plus pratiques pour grimper ou escalader les sommets ! De même, son lieu de vie n'est pas clairement défini. "Plutôt que de déstabiliser le lecteur, cela facilite aussi l'identification." Du coup, Martine ne s'adresse pas uniquement à un lectorat citadin ni, à l'inverse, campagnard. Serait-elle pour autant une héroïne typiquement belge ? La réponse de Laurence Boudart se fait normande : "elle est Belge dans l'environnement où elle vit (Ostende, Tournai…), mais il y a une atténuation des caractéristiques belges". Il n'empêche que la tradition de l'album illustré est "très ancrée dans la Belgique francophone".

Un personnage décalé

Ces dernières années, la fillette fait l'objet d'un culte étonnant. "Elle est devenue une icône pour des personnes qui n'ont pas honte d'assumer leur côté fan. Grâce à cette réutilisation contemporaine, on n'a plus honte d'avouer son engouement. La contradiction possible est levée et n'existe plus", constate encore Laurence Boudart. "On ne sait pas ce qu'elle va devenir adulte. Le personnage est circonscrit à l'enfance, tandis que la vie professionnelle est réservée aux adultes qui l'entourent. Les professions exercées par les hommes et les femmes sont genrées, mais se trouvent contrebalancées par les initiatives qu'elle prend. Une ouverture est incarnée par le personnage de Martine enfant."

Des valeurs fondatrices

"Nous sommes toujours face à un univers poli, respectueux, bienveillant et sans excès, avec une vision stéréotypée de ce que doit être une petite fille (propre, bien coiffée…) Un enfant doit être bien élevé et respectueux des adultes qui l'entourent et de son environnement. Dès le départ, la nature et les animaux sont présents, mais cela se marquera de plus en plus. Il y a aussi une morale liée à l'apprentissage, avec un encouragement à la persévérance et à la modestie", souligne la spécialiste. Aux parents qui estimeraient l'univers de la fillette "trop lisse" ou exagérément gentil et loin du monde réel, Laurence Boudart répond qu'il est "parfois besoin de bienveillance et de valeurs comme la générosité, la bienveillance, la modestie ou la persévérance. Il est important de faire lire aussi aux garçons ce genre d'histoires, pour découvrir que Martine est une petite fille qui n'est pas niaise ni timorée et, ainsi, avoir une autre image de la féminité, à travers cette figure." A la question de savoir quel serait le pendant masculin de Martine, Laurence Boudart souligne que les héros masculins vivent des aventures souvent trépidantes, bien loin de celles de Martine, résolument ancrée dans le quotidien. A travers l'ensemble de la série, une évolution est néanmoins perceptible dans l'enjeu narratif des récits. "On passe d'une époque ancrée dans le quotidien et la découverte du monde ambiant à une autre où Martine devient à l'origine de ses activités. Par la pratique sportive s'opère un mouvement d'émancipation et de construction de ses histoires. Elle en devient la protagoniste. Enfin, un univers imaginaire apparaît avec des histoires qui ont une force narrative plus grande." Et si nous allions à la recherche de nos anciens albums ?

Angélique TASIAUX

Laurence Boudart, "Martine une aventurière du quotidien". Les Impressions nouvelles, 2021, 126 p.
Retrouvez l'ensemble des publications au www.centremarcelmarlier.be

 

Catégorie : Culture

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