L’art au chevet des rites


Partager
L’art au chevet des rites
Par Angélique Tasiaux
Journaliste de CathoBel
Publié le - Modifié le
4 min

Les rites prennent appui sur des objets. Sortis de leur contexte initial, ceux-ci livrent encore une part de leur dimension sacrée. Quelle que soit leur taille, les objets témoignent d'intentions.

Née à la suite d'un séminaire qui s'est déroulé durant un an dans le musée, l'exposition "Art et Rite" reflète la double identité du musée L, se réjouit Anne Querinjean, sa directrice. En effet, l'exposition temporaire concrétise le regard pluridisciplinaire des approches inhérentes aux sciences humaines, comme l'histoire, les sciences religieuses, la théologie, l'histoire de l'art, la littérature… "Les collections du musée invitent aux dialogues et aux regards pluriels sur les objets. La scénographie de l'exposition les fait dialoguer de façon parfois surprenante. Le rôle du musée est d'interroger, de donner à penser et de créer de l'émerveillement." Réfléchir aux enjeux du rite n'est pas dépassé, même en 2021. En effet, celui-ci "fait toujours partie de nos vies. Il est dans toutes les cultures. Il fait lien. Transformé, il évolue", précise encore la directrice du musée néolouvaniste.

Un support à la prière

Au côté de l'anthropologue Anne-Marie Vuillemenot, l'historienne de l'art Caroline Heering précise avoir pris "le pari d'une mise en dialogue d'objets de cultures différentes qui ont en commun d'avoir été déracinés". Des merveilles parfois oubliées dans les réserves du musée ont ainsi été sorties des cartons ou des étagères pour être mises en lumière. Parmi les perles redécouvertes se trouvent notamment les reliquaires à paperolles, dont la fabrication constitue un rite en soi. "Ces objets ont été créés par des religieuses contemplatives. Elles les ornaient de petits fragments pieux et les confectionnaient dans la prière. Une logique accumulative, de bricolage et peu coûteuse y est déployée. Des matériaux onéreux sont, par exemple, reproduits avec du papier. La miniaturisation traduit une forme d'intimité. C'est par l'ornement que les reliques sont activées." Au cours de leur vie, il arrive aux objets de devenir le support d'autres rites. Les tableaux-reliquaires à paperolles seront utilisés, par exemple, en tant qu'oratoires portatifs ou autels privés. "La charge émotionnelle se trouve réactivée dans le temps long de l'objet", précise encore l'historienne de l'art. Autre exemple de transformation avec les pyxides, ces petites boîtes naguère précieuses pour le transport des hosties, changées quelquefois en ostensoirs.

La force du beau

"Un rite s'éprouve dans le corps", souligne l'anthropologue. "L'émotion transforme celui qui regarde l'objet. L'ornement participe du pouvoir de l'image. Il fait croire dans son efficacité", complète l'historienne de l'art. Par extension, les musées ont également développé, au fil du temps, un rituel et une perspective esthétique qui leur est propre. Certains férus de visites muséales y reconnaissent même une forme de sacralité. Captant le regard du visiteur, l'exposition temporaire est composée d'une série de boîtes vitrées qui indiquent et donnent à voir les objets sélectionnés. "Les objets ont plusieurs vies; ils continuent à vivre hors des séquences rituelles et des rites. En changeant de contexte, l'objet change de statut. De l'église, il est passé au cabinet. De cultuel, il est devenu culturel", précise Anne-Marie Vuillemenot. "En arrivant au musée, l'objet meurt de sa vie antérieure. Ce sont d'autres regards et d'autres connaissances, plutôt que des croyances, qui le réaniment. L'objet est présenté dans sa plus belle nudité et contemplé", ajoute Caroline Heering.

La mode du religieux

Le croiriez-vous, "Le patrimoine religieux plaît aux étudiants. Ils reviennent enchantés de leurs visites dans les sacristies !" Parmi leurs pièces favorites se retrouve le textile. "Cela relève d'un exotisme, puisque l'aspect rituel est souvent perdu. La redécouverte des objets endormis dans les sacristies donne de nouvelles perspectives. Elles constituent le plus grand musée de Belgique! C'est une mine exceptionnelle", souligne Caroline Heering, qui reconnaît la valeur du travail accompli par le CIPAR, le centre interdiocésain des arts religieux.

Un mouvement perpétuel

La spirale symbolise le lien entre le monde des humains et un ou d'autres mondes invisibles. Reproduite sur un certain nombre d'objets présentés dans l'exposition et originaires, notamment, de sociétés océaniennes, la spirale se retrouve aussi dans un contexte chrétien. "C'est l'énergie vitale de Dieu, comme les pavements de cathédrales qui symbolisent le chemin à suivre." Signée par Claude Mellan et datée de 1649, la sainte Face du Christ a été réalisée d'un seul et unique trait au burin. "Ce rite créatif et visuel reflète l'unicité du portrait", complète encore l'historienne de l'art, par ailleurs collaboratrice scientifique à l'IRPA, l'Institut royal du patrimoine artistique.

Angélique TASIAUX

"Art et rite. Le pouvoir des objets", à voir jusqu'au 25 juillet au musée L, place des Sciences à Louvain-la-Neuve. Du même titre, un catalogue reprend de nombreuses interventions scientifiques. Infos: www.museel.be - tél. 010 47 48 41

Illustration : Tableau-reliquaire à paperolles avec saint Sébastien, Musée L, donation Boyadjian (c) J.-P. Bougnet

Catégorie : Belgique

Dans la même catégorie