La polémique est partout. Qu’elle concerne la religion, la politique ou les enjeux de société de manière générale, elle fait vendre les journaux, se propage sur les réseaux où elle suscite de nombreux commentaires – le meilleur comme le pire – et alimente nos conversations. Dans son sillon médiatique, elle entraîne parfois pas mal de violence. Il est malheureusement aisé de confondre une certaine force de conviction avec une posture radicale, en manifestant de façon autoritaire ce que l’on croit ou pense. C’est dans l’air du temps. La force semble être dans le camp de ceux qui crient le plus fort et font le buzz sur internet, récoltant les like, et détruisant tout sur leur passage, y compris des réputations.
Il est très honorable de militer, de s’engager et de porter haut et fort des idées. Il convient toutefois de ne pas confondre passion et déraison. De ne pas confondre attitude critique et agressivité. Mes plus jeunes élèves réclament souvent de pouvoir débattre entre eux. Ils aiment se faire entendre et expérimenter cet aspect de la citoyenneté. Je ne peux que me réjouir de tels élans démocratiques, mais il importe d’accompagner ces jeunes dans un apprentissage raisonné et coopératif des échanges. Les ateliers philosophiques constituent pour cela de formidables outils qui permettent de ne pas confondre les joutes oratoires – souvent peu subtiles, concurrentielles et agressives – avec l’art exigeant de constituer ensemble une communauté de recherche philosophique, comme le préconise le philosophe Matthew Lipman.
Plus largement, dans toute prise de parole ou militance légitimes, il y a une exhortation à ne jamais perdre de vue: Gardons-nous de devenir des crustacés! J’aime reprendre cette image déployée savoureusement par l’abbé Eric de Beukelaer: "Le défi est de devenir un vertébré plutôt qu’un crustacé (…) Ne devenons pas des homards: durs à l’extérieur et mous à l’intérieur!" Joli clin d’œil au complexe du homard de Françoise Dolto. L’intransigeance ou la violence idéologique dissimule souvent très mal une certaine vacuité intérieure, un manque d’expérience, une insécurité personnelle, ou encore des difficultés à se confronter à la vie dans sa complexité. Revêtir idéologiquement une armure de chevalier offre de façon illusoire une solidité apparente, mais elle finira tôt ou tard à accentuer les frustrations et les fragilités qu’elle croyait peut-être protéger. Si la tentation radicale peut se comprendre chez l’adolescent, pour qui il convient de grandir en changeant vaille que vaille de carapace telle la mue du homard, elle est beaucoup plus inquiétante chez l’adulte lorsqu’il agit ou pense de façon sectaire, tel un inquisiteur ou un va-t-en-guerre. Il y a danger à se murer derrières des idées inflexibles. Elles finissent par étouffer toute possibilité de croissance spirituelle et intellectuelle. Elles apportent dans leur sillage toute une série de maladies contagieuses: fanatisme, extrémisme, barbarie… Elles isolent et font mourir dans la désespérance.
A la polémique, je préfère l’art argumenté de la controverse pratiqué avec une colonne vertébrale, c’est-à-dire avec une assise humaine, intellectuelle et spirituelle, qui soit suffisamment solide et… flexible. J’y vois un certain apprentissage de la sagesse, du discernement, de la tempérance. Par exemple, le vertébré accepte la contradiction comme un enrichissement. L’évêque Hélder Câmara disait: "Avoir à côté de soi quelqu’un qui ne sait dire qu’amen, qui est toujours d’accord d’avance et inconditionnellement, ce n’est pas avoir un compagnon, mais bien plutôt une ombre. Quand le désaccord n’est pas systématique et tendancieux, quand il vient d’une vision différente, il ne peut que m’enrichir." La force d’une conviction ne vient pas de son caractère intangible, mais de sa capacité à se remettre en question, à évoluer, à appréhender toujours plus finement et plus adéquatement la réalité. Aux fracas des armures de parade, privilégions le souffle de notre consolidation intérieure!
Sébastien Belleflamme
Enseignant et animateur en pastorale

