Une nouvelle enquête sur les maisons pour mères célibataires ébranle l'Irlande. La rapport relève une mortalité infantile anormalement élevée.

Maison de Bessborough, comté de Cork. Flickr RTE/Mari Steed
Le destin de l'Irlande est particulièrement lié à celui de l’Église catholique. 78, 3% de la population s'y dit encore catholique, un record quand on pense à tous les scandales qui y ont été révélés ces dernières années. Depuis 2000, cinq grandes enquêtes ont ébranlé le pays en révélant des affaires d'abus notamment dans les diocèses de Dublin (Murphy Report) et Cloyne (Cloyne Report) et dans différentes institutions s'occupant d'enfants (Ryan Report). Cette fois, il s'agit de centres, parfois publics, souvent gérés par des congrégations religieuses, où des femmes enceintes non-mariées étaient accueillies.
La découverte d'une fosse commune
Cette enquête a été initiée suite à la découverte d'une fosse commune à Tuam, près de Galway. Ce sont des enfants qui se retrouvent nez à nez avec des restes de squelettes en 1970. A l'époque, les autorités parlent de morts de la Famine, un évènement qui a emmené de nombreuses personnes dans la région. Des années plus tard, Catherine Corless, une habitante du village, s’intéresse à l'ancien établissement présent sur les lieux : un centre d’accueil géré par la congrégation française des Soeurs du Bon Secours. Au fil de ses recherches, elle découvre la véritable origine de cette fosse. En comparant les registres de décès, elle relève 796 décès d'enfants dans l'établissement dont la dépouille repose dans cette fosse commune. Elle contacte la presse et ces révélations fusent dans toute l'Irlande. Dans d'autres villes, sur les lieux d'autres institutions, on retrouve des fosses similaires. On ne connaît ni l'identité des enfants enterrés ni les raisons de leurs morts. Au vu de la situation généralisée dans le pays, les autorités ouvrent une enquête en 2015 menée par une commission indépendante. Leur rapport a été publié ce mardi et les résultats sont affligeants.
Une mortalité extrêmement élevée
14 établissements pour mères célibataires et 4 centres régionaux sont examinés. 3 000 pages de données et 1 000 pages de témoignages, composent cette enquête portant sur la période 1922-1998. Dans ces "mother and baby homes", des femmes célibataires enceintes étaient envoyées par leurs proches pour accoucher en secret et fuir la honte de leur déshonneur. On y retrouve aussi des Irlandaises violées ou présentant des déficiences mentales. Après des accouchements opérés dans des circonstances souvent douloureuses, elles sont séparées de leurs bébés et travaillent pour les sœurs en dédommagement de leur accueil. Ces nouveaux-nés sont soit envoyés dans des orphelinats soit adoptés. Environ 57.000 enfants et 56.000 femmes étaient présents dans ces centres dont environ 11% de filles mineures, les plus jeunes étant âgées de 12 ans. Même si ce genre d'institutions n'est pas propre à l'Irlande, le rapport relève que le nombre d’admissions y était le plus élevé au monde.

Maison de Bessborough, comté de Cork. Flickr RTE/Mari Steed
Le rapport fait aussi état d'une mortalité anormalement élevée parmi ces enfants. Un peu près 9000 enfants sont décédés dans les institutions examinées, cela représente 15% des enfants qui y résidaient. Le rapport est formel: "Dans les années avant 1960, les mother and baby homes n'ont pas sauvé la vie des enfants 'illégitimes'. Au contraire, elles ont considérablement réduit leurs perspectives de survie." Dans la maison de Bessborough (comté de Cork), les chiffres montent même jusqu’à 75 % pour l’année 1943. Infections pulmonaires, gastro-entérites, manque d’hygiène, malformations congénitales, surpopulation, « marasme » (une forme grave de dénutrition infantile)… Et ce, au vu et su des autorités locales et nationales de l'époque, les taux de mortalité étant consignés dans des publications officielles. Concernant leurs mères, quelques cas de maltraitance sont évoqués. Aucune preuve ne suggère d'abus sexuel mais de nombreux cas de violence psychique sont relevés.
Il est dit que ces femmes n'étaient pas forcées de vivre dans ces maisons mais qu'elles n'avaient pas d'alternatives. Au contraire des familles, ces centres, avec tous leurs défauts, offraient un refuge pour ces personnes.
Des excuses tardives

Le film Philomena raconte l'histoire de Philomena Lee.
L'Irlande n'autorise pas l'accès aux documents d'adoption. C'est une vraie source de colère pour les survivants de ces centres qui ne connaissent pas leurs origines et pour les mères qui ne peuvent pas reprendre contact avec leurs enfants. Philomena Lee, ambassadrice de ce combat, a témoigné pendant l'enquête. Son combat pour retrouver son fils est raconté dans le film Philomena avec Judi Dench. Dans une interview à la chaine publique irlandaise, elle a dit voir cette enquête comme une opportunité pour toutes les femmes de se renseigner sur la naissance de leur enfant. En effet, le gouvernement a promis de changer la loi qui régit l'accès aux documents d'adoption.
Le Premier ministre a présenté ses excuses à tous les survivants au nom de l’État. Mgr Eamon Martin, archevêque d’Armagh et président de la Conférence épiscopale irlandaise a, quant à lui, reconnu que même si l’Église n'avait pas forcé ces femmes à aller dans ces centres, elle avait participé à mettre en place le rejet des femmes enceintes non-mariées dans la société irlandais. "L’Église faisait clairement partie de cette culture dans laquelle les gens étaient fréquemment stigmatisés, jugés et rejetés. Pour cela, et pour la souffrance et la détresse émotionnelle durables qui en ont résulté, je m’excuse sans réserve auprès des survivants et de tous ceux qui sont personnellement touchés par les réalités que [le rapport] révèle." a-t-il déclaré dans un communiqué.
Pour bon nombre de survivants, ces excuses arrivent trop tard et le rapport en dit trop peu. Ils attendent des dédommagements, l'accès à leurs papiers d'adoption et l'identification des corps contenus dans ces fosses.
Sarah Poucet

