Il dit: "Je ne suis pas raciste, j’ai un ami noir" ou "Je ne suis pas raciste mais…" et déverse ensuite toute sa hargne sur ces Noirs qui manifestent. Mais toi, prétendu "ami noir", alibi du raciste ordinaire, tu n’es pas dupe de la manœuvre sournoise de ton faux-ami.
Il te reproche d’être allé manifester contre le racisme en fin de confinement. Tu lui expliques pourquoi ça comptait pour toi, mais non, il décide de ne se focaliser que sur le Covid et sur les violences d’après manif. Tu n’as rien avoir avec ces casseurs mais il t’interrompt et te raconte avoir déjà eu une mésaventure avec un Noir ou un Arabe… Sans déconner, tu devrais aussi cautionner son incapacité à réfléchir plus loin. Il t’en veut de comprendre ceux qui ont peinturluré Léopold II. Il crie au scandale, au non-respect du patrimoine, au piétinement de l’Histoire! Tu veux bien en débattre. Tu ne veux pas déboulonner Léopold II des livres d’Histoire mais interroger la glorification du colonialisme dans l’espace public. Il ne t’écoute plus et précise que Léopold II n’a jamais mis les pieds au Congo. Tu ne sais pas si tu dois rire ou pleurer de son argument. Léopold II a fait du Congo sa propriété privée (1885) dont il exploita au maximum les ressources sans s’alarmer des horreurs perpétrées sur les populations locales. C’est l’indignation internationale qui le poussa à accepter une commission d’enquête sur le terrain, puis à remettre sa colonie à l’Etat Belge (1908) jusqu’à l’Indépendance (1960). Y-a-t-il meilleur symbole pour interroger le système colonial belge que celui qui en fut le fondateur et le souverain? Il ne s’agit pas de faire le procès de l’Histoire mais d’en faire évoluer la Mémoire. Trop de consciences sont encore loin d’être décolonisées et le racisme fait toujours des ravages.
Mais il ne veut toujours pas comprendre. Non, lui, il n’a jamais dû expliquer à son fils footballeur pourquoi les supporters d’en face poussent des cris de singe quand il excelle sur le terrain. Non, au magasin, il n’a jamais rencontré une vendeuse qui lui parle comme à un abruti, en prenant soin de hausser le ton et d’articuler lentement. Non, il ne connaît pas la vexation de la personne qui change de place lorsqu’il s’assied à côté d’elle dans le bus. Non, il n’a jamais eu à craindre de ne pas avoir un nom "bien comme il faut" sur son C.V., puis de se voir refuser un emploi sous prétexte d’être "culturellement trop lent ou fainéant". Non, il n’a jamais été refoulé d’une chouette soirée car "ici, on ne veut pas de rebeus ni de blacks". Non, il n’a pas de maman infirmière dénigrée par ces petits vieux qui ne veulent pas qu’une Noire fasse leur toilette. Non, on ne lui a jamais refusé l’appart’ qu’il espérait louer car "ta cuisine exotique va puer dans tout l’immeuble". Non, on ne l’a jamais traité de profiteur qui ferait mieux de retourner d’où il vient… alors qu’il est né ici. Non, il n’a jamais dû consoler ses enfants à la plaine de jeux parce que d’autres gamins arrêtent soudainement de jouer avec eux, écartés par leurs propres parents. Non, il n’a jamais été sollicité à figurer sur une liste électorale, uniquement pour remplir le quota de Noirs ou d’Arabes, pour être ensuite oublié dans les postes à pourvoir. Au contraire, le raciste te rappellera fréquemment que "chez toi" – tu dois comprendre dans ton pays d’origine ou celui de tes parents –, tu ne bénéficierais pas de tous les "avantages" que tu as ici. Sauf que tu es Noir, pas fatalement allocataire d’une aide sociale, tu travailles et mérites ton salaire, tu as même redoublé d’effort pendant ta scolarité pour prouver que tu n’étais pas moins que lui. Mais là, il te reproche déjà de te victimiser.
Non, le raciste ne veut pas se mettre à ta place. Mais il ne faut pas désespérer. Si, malheureusement, il devait un jour lui-même connaître le rejet, l’insulte, le mépris ou l’humiliation, il deviendrait peut-être capable d’empathie. A défaut d’avoir fait fonctionner sa tête, il laisserait peut-être enfin parler son cœur.
Sébastien BELLEFLAMME

