
Un outil, disponible immédiatement pour les élèves du secondaire, offre déjà un regard pluriel - certes perfectible! - sur la colonisation
L'actualité nous parle régulièrement de la République Démocratique du Congo (RDC), ex-Zaïre, et aussi des critiques à l'égard de la gestion de la colonie belge, en particulier lorsqu'elle appartenait en privé à Léopold II. Le peuple congolais célèbre ces jours-ci les 60 ans de l'indépendance de son grand pays, magnifique mais aussi fragile(*). Mais que sait-on de toute son histoire?
Il y a 60 ans, la colonie Congo devenait indépendante de la Belgique et les Congolais l'ont rebaptisée "Zaïre". L'histoire de la colonisation a pourtant débuté bien avant l'arrivée de Stanley, explorateur travaillant pour le roi Léopold II. Ainsi, pas moins de 500 ans de colonisation ont marqué le peuple congolais. Mais personne ne peut nier que les 75 ans de présence belge (1885-1960) font partie tant du vécu des Congolais que des Belges. Or, dans l'enseignement francophone, le cours d'histoire aborde trop peu la question.
Tout récemment, la ministre de l’Éducation - Caroline Désir (PS) - a déclaré son intention de rendre obligatoire et systématique l’histoire du Congo dans tous les réseaux et dans toutes les filières. A l'heure actuelle, les programmes ne couvrent pas tous l’histoire de la colonisation au Congo. Pourtant, il existe un outil qui a été créé en 2012...
A l'époque, à la demande de Marie-Dominique Simonet, ministre de l’enseignement, un dossier a été réalisé à destination des élèves du troisième degré. Son titre? "500 ans de colonisation au Congo. Une approche pédagogique audiovisuelle de la colonisation du Congo belge". Cette 'valise pédagogique' existe mais il faut la sortir des oubliettes.
Enseigner le cas belge
Le but spécifique de cet outil était de proposer une réponse 'belge' à la question du traitement pédagogique du 'concept' de colonisation. En effet, les programmes scolaires imposent d'analyser le XIXe siècle en cinquième secondaire et, parmi les concepts, celui de colonisation. En sixième secondaire, les élèves se penchent sur le XXe siècle et notamment le concept de décolonisation. Or, l'histoire de la colonisation belge est atypique et ne rentre pas bien dans ce schéma.
Il arrive donc souvent que, par facilité, les enseignants portent leur choix de cas colonial sur… l’Algérie (colonisée dès le début du XIXe siècle). Et ce choix est renforcé par le matériel pédagogique venu de France, abondant et offrant une approche très narrative. Ceci aide beaucoup les professeurs qui ne connaissent pas l’histoire coloniale ou qui ont peu de temps. L'enseignement belge s'est, lui, davantage orienté vers un 'portefeuille documentaire et concepts' non spécifiquement orienté Congo. Ce qui rend difficile l'analyse de l'ex-colonie belge. Et ce, d'autant plus que la colonisation du Congo sort complètement des sentiers battus: au XIXe siècle, il s'agit d'une colonie privée appartenant à un seul homme, le roi Léopold II. Le capitalisme impérialiste souverain rend son analyse complexe et particulière par rapport à la thématique de l'entreprise coloniale telle que pratiquée par les autres pays. Ainsi donc, comme l’objectif de la Communauté française est que l’élève possède le concept, le cas analysé importe peu et les élèves ne connaissent pas leur 'propre' histoire.
Par ailleurs, en 2017, la Ligue de l'enseignement estimait insuffisant l'enseignement de la colonisation belge. Elle rappelait à quel point il est "essentiel de fournir aux élèves des outils et des connaissances sur un phénomène qui, entre dynamiques globales et ancrages locaux, a façonné nos sociétés contemporaines" (extrait de la revue Eduquer, n°133, Histoire à l'école : décentrer le regard)
Un outil méconnu, unique, conforme aux programmes
L'idée était d'offrir un outil directement utilisable par les professeurs et répondant aux exigences - de l'époque - des programmes des différents réseaux d’enseignement (à savoir, permettre aux élèves de construire leurs connaissances à partir de documents pour comprendre et formuler un concept, dans ce cas-ci : la colonisation). Cette valise pédagogique a été validée par les conseillers pédagogiques de tous les réseaux. Quand le dossier fut prêt, Marianne Tilot, co-auteure de cette valise pédagogique Congo, apprécia que "cela ait permis de faire travailler les réseaux ensemble pour construire un projet commun (…) Une démarche très riche pour l’avenir de l’enseignement !"
Toutes les écoles de la Communauté française en ont reçu un exemplaire. Pour optimiser son utilisation, des formations ont été données qui ont satisfait et enthousiasmés les enseignants. Malheureusement, sa diffusion limitée à un seul professeur d'histoire par établissement a fait que de nombreux autres enseignants en ignorent encore l'existence. Or, le défi actuel des enseignants est d'offrir un regard pluriel sur la colonisation. Mais il ne servirait à rien de réinventer la roue alors que l'outil existe.
En effet, même si les années ont passé, cette valise pourrait être ré-ouverte et dévoiler ses trésors. Car elle contient une mine de renseignements qui sont encore toujours directement utilisables par les professeurs. Et ce, "même si, le reconnaît Anne Cornet – l'auteure du dossier documentaire - ce dossier pédagogique pourrait être taxé d'être trop "européo-centré" en matière de sources."
Une valise à compléter au plus vite...
Il se fait qu'en 2012, il existait peu de sources publiées d’origine africaine. Mais internet les a aujourd’hui rendues plus accessibles. Par ailleurs, à l'époque, certains aspects du traitement de la thématique 'colonisation' n'étaient pas inclus dans le cahier des charges de la commande. Ce dossier est donc perfectible mais pourrait servir de base à un nouvel outil éventuel.
Selon Anne Cornet, "des moyens financiers supplémentaires devraient permettre de compléter cette valise de témoignages oraux. Mais pour cela il faut faire vite car les témoins vieillissent et disparaissent". Si, en plus, les biographies sont par la même occasion peaufinées, cette mine d'or pourrait devenir un diamant aux multiples facettes!
Tout autant qu'en 2012, il est indispensable d’éveiller les jeunes à l’esprit critique. Cet outil a été pensé pour apprendre aux élèves à nuancer les événements, hors de tout cliché. Il les aide à se situer dans la société et à la comprendre, afin d’y devenir des acteurs à part entière.
... et à utiliser aussi vite
Une chose est sûre, ce dossier est en soi une base pour aborder la question de la colonisation sous l'angle spécifiquement belge. Ce qui répond donc à la décision ministérielle récente d'obliger à traiter la question coloniale dans les cours d'histoire. Anne Cornet précise qu'il appartient déjà à la Fédération Wallonie-Bruxelles et pourrait donc être immédiatement accessible à l’ensemble du corps professoral, en l’état dès le premier septembre (soit sous format papier/DVD, soit en le mettant à disposition directement en ligne). Vu l’existence de DVD dans la version d’origine, l’intégralité des documents existe déjà en format numérique mais pourrait être adaptée au format web plus léger. Entre temps, nous avons eu vent que la mise à disposition de cet outil pourrait se faire rapidement. Cela évitera aux enseignants d'aller fouiller dans les oubliettes.
En tout cas, au moment de boucler les valises, le monde enseignant peut donc partir en vacances confiant qu'il y aura de la matière à exploiter. Ainsi, espère-t-on, les élèves pourront-ils mieux comprendre le présent au regard des événements passés.
Nancy GOETHALS
(*) voir Dimanche n°26, p.10 "L'indépendance: un défi permanent"
Pour plus d'informations: "500 ans de colonisation au Congo. Une approche pédagogique audiovisuelle de la colonisation du Congo belge", dossier réalisé par Anne Cornet, docteur en histoire, spécialiste de la période coloniale, Nathalie Tousignant, professeure à l’Université Saint-Louis Bruxelles, Daniel Cattier, réalisateur de plusieurs séries documentaires sur la colonisation, la traite esclavagiste, etc., Samuel Tilmant, docteur en histoire et documentariste pour la partie audio-visuel.
Cette valise pédagogique, destinée aux enseignants, propose, d'une part, des parcours pédagogiques déclinant les divers attributs du concept de colonisation tel que défini dans les programmes du secondaire général supérieur et du technique de transition de l’époque (2012) et, d'autre part, des fiches permettant d'exercer la critique de documents audiovisuels à partir de films coloniaux et d’extraits du documentaire "Kongo".
NDLR: Etant donné que des décisions ministérielles pourraient accélérer la mise à disposition de cet outil, nous ne manquerons pas de suivre l'actualité.
