Comme beaucoup d’entre mes frères et sœurs catholiques, je suis impatiente de retrouver le chemin de nos célébrations dominicales. Comme beaucoup, je suis interpellée et questionnée par la circulation de pétitions, de demandes insistantes en ce sens; ou par le qualificatif de "non-essentiel" dont s’est vu affublé le culte en général.
Et pourtant, après réflexion et quelques échanges, je préfère vraiment attendre. Pour que ce soit une communion au sens plein du mot. Dès le début du confinement, j’ai été frappée par le fait que notre curé évoque notre manque "à la communion au Pain et à la communion fraternelle". Très vite, en évoquant la joie des retrouvailles, j’ai aussi craint que nous ne devions dénombrer des absents.
Nos évêques ont pris depuis le début des décisions qui correspondent à nos devoirs de citoyens, avant qu’elles ne nous soient imposées. Ils se posent aussi en interlocuteurs interpellants dans le cadre du déconfinement – à côté de tant d’associations sociales, sportives, artistiques, culturelles, caritatives, mouvements de jeunesse, qui sont également dans l’expectative. Et tous ceux-là représentent une proportion de la population bien plus importante que les pratiquants de cultes – au sein desquels les catholiques ne sont pas majoritaires non plus. Peut-être est-ce l’occasion de prendre la mesure que nous sommes bien devenus une minorité dans la société, une petite minorité. Et de réentendre l’appel à être levain dans la pâte. Levain patient.
Le confinement a réduit notre existence au sens large à une vie biologique: "Cesser d’exister pour rester en vie", écrivait un médecin. Le déconfinement permet de retrouver petit à petit quelques-unes de ces dimensions qui permettent d’exister vraiment, en devant aussi les adapter: faire ses courses, en faisant la file; un peu plus de contacts sociaux, en gardant distance; du sport, dehors; etc. La dimension spirituelle semble reléguée loin – trop loin quand elle est une dimension importante de nos vies. Oui, la reprise du travail est prioritaire car la crise a plongé trop de gens dans la difficulté à gagner leur pain quotidien. Et les enfants devraient être prioritaires car les conditions de vie "sans contact" sont lourdes psychiquement pour eux.
Je garde une certaine impatience à célébrer à nouveau ensemble mais je ne veux pas le "réclamer" car il me semble que c’est d’abord un cadeau. Le cadeau de Celui qui a donné sa Vie pour nous, qui nous rassemble et nous nourrit. Aujourd’hui, je n’arrive pas à m’imaginer communier au Pain Vivant en risquant de transmettre un virus potentiellement mortel parce que nous irions trop vite dans le déconfinement. Je ne peux m’imaginer non plus me réjouir de communier si la moitié de ma communauté a dû rester à la maison pour raison de nombre, d’âge, ou par crainte de s’exposer. La communion fraternelle me manque autant que la communion au Pain et je ne peux séparer les deux. Avons-nous à ce point sacralisé le Pain et la transsubstantiation que le mot "communion" ne désigne plus que la relation entre un chrétien et Dieu à travers un signe?
Loin de moi l’idée de juger une demande légitime au sens où elle exprime un fondement important de nos vies. Et s’il est important, je voudrais le vivre "bien": sans risque pour les plus fragiles et âgés de nos communautés, et largement partagé pour être une union à Dieu et à mes frères et sœurs. L’eucharistie est bien "la source et le sommet de la vie chrétienne". Mais que serait la source sans le sol qui lui permet d’émerger? Et le sommet sans la montagne qui le porte, la vue depuis le sommet sans la longue ascension? D’autres moyens de nourrir notre union à Dieu nous sont fournis à profusion: messes diffusées, prières, méditations, chants… Ils ne remplacent bien sûr pas le fait de célébrer ensemble, d’échanger en direct. Il nous manque le soutien de notre foi par les frères et sœurs. La montagne n’a pas disparu même si nous nous pouvons aller aujourd’hui jusqu’au sommet, ou si l’ascension nous paraît plus rude parce que les autres sont plus loin. Le sol, fait d’attention aux autres et à Dieu dans notre quotidien, où l’on s’agenouille pour se laver les pieds les uns aux autres, n’a pas davantage disparu – les occasions peuvent même se multiplier.
Si "la communion exprime l’unité du Corps du Christ" (Youcat 222), alors, oui, je préfère encore attendre pour que nous puissions célébrer et communier ensemble à la Vie que Dieu nous donne.
Isabelle DAGNEAUX
