« L’adolescence oblige à inventer »


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« L’adolescence oblige à inventer »
Par Angélique Tasiaux
Journaliste de CathoBel
Publié le - Modifié le
6 min

Durant ces semaines, les enfants de tous les âges se retrouvent à la maison. Les plus jeunes ont envie d'occupations, tandis que les ados aspirent à davantage d'intériorité. Cap sur ces derniers, avec le docteur Antoine Masson, spécialisé dans l'accompagnement des adolescents et des jeunes adultes.

Avant d'aborder l'adolescence, il convient de s'interroger sur la définition du mot. Lorsqu'on l'évoque, envisage-t-on un âge spécifique? Y aurait-il des catégories d'âge liées à des comportements déterminés? Pour Antoine Masson, "l'adolescence ne se superpose pas à une tranche d'âge. Elle réinterroge ce qui nous a fait enfant, pour construire le futur. Certains commencent tôt, d'autres tard. Il n'y a pas deux adolescents qui se ressemblent. Tous les jeunes de 12 à 18 ans ne sont pas au même point; celui-ci est fluctuant. Cela dépend aussi du contexte".
Si l'âge n'est pas le critère déterminant, un phénomène est toutefois commun à cette période de l'existence. "Les adolescents sont pris par quelque chose qui les traverse." Alors, forts de ce mouvement quelquefois irrépressible, "ils interpellent leur entourage, provoquent, expérimentent, questionnent les contradictions dans la gestion politique, la manière dont les parents réagissent ou respectent leur intimité. Cela dépend de chaque situation singulière." Le psychiatre le reconnaît sans détour, "les thérapeutes voient les adolescents qui grincent. Chez certains, cela semble se passer tout seul".

Un autre monde

Avec le confinement, l'environnement habituel des jeunes est modifié, leurs repères ont disparu, leur espace de vie réduit. Les salles de classe ou les terrains de sport sont fermés; l'accès aux différents lieux de socialisation est interdit. Parmi ses trois enfants, Claire(*) observe des comportements pour le moins différents, entre la plus jeune (11 ans) qui saisit le moindre prétexte pour téléphoner à ses copines, son fils de 14 ans qui est très souvent sur Instagram et l'aînée de bientôt 16 ans qui s'isole et n'a plus de contact avec d'autres jeunes, hormis sa cousine. Il y a, bien entendu, autant de réactions que d'individus. Thérapeute d'adolescents, Antoine Masson s'interroge sur le changement de cadre imposé. "Comment faire cette remise en jeu dans un contexte qui permet peu d'extériorisation et une société contrainte à rester dans une mise à distance? La mise en jeu du corps doit inventer de nouvelles voies. Les moyens habituels sont contraints par les mesures sanitaires, qui prennent le dessus sur la nécessité de l'adolescent. C'est aux ados de patienter, de temporiser… Des fonctions habituellement chamboulées à l'adolescence. Chacun va devoir inventer comment transgresser l'épée de Damoclès sanitaire. Mais, celui qui met en jeu la sécurité est vite culpabilisé."

Une liberté inédite

Aux yeux de certains élèves, ces semaines sans obligation de présence dans un cadre scolaire s'apparentent à du pain bénit. La possibilité leur est donnée de gérer ce temps comme ils l'entendent, organisant eux-mêmes leurs tâches et faisant leurs devoirs quand ils le décident. Pour eux, les contraintes organisationnelles et d'autorité ont diminué, les plaçant acteurs de leur propre travail. Ils gagnent, dès lors, en autonomie et en prise de responsabilité. Libérés d'une tutelle adulte, ils se retrouvent affranchis d'une autorité qu'ils jugent parfois excessive. Autrement dit, tous les élèves n'en profitent pas pour négliger l'apprentissage scolaire, mais il arrive qu'ils apprécient cette accélération d'indépendance. Enseignante, Claire est pourtant inquiète des effets collatéraux de ces semaines de confinement. "En classe, nous pouvons repérer les jeunes moins bien dans leur peau. Pour le moment, je ne perçois rien et il n'est pas possible d'anticiper. Les devoirs à distance fonctionnent seulement avec les élèves qui ont la capacité de se mettre au travail par eux-mêmes. Or la moitié de mes élèves ne réagit pas. Il faut une obligation pour créer la motivation de se mettre au travail. Je me pose la question: que font-ils de tout ce temps libre?"

Les "ressources" de l'entourage

Dans ce contexte pour le moins inédit, comment les parents peuvent-ils envisager leur rôle et épauler leurs enfants? A l'heure où de nombreux spécialistes y vont de leurs multiples trucs et astuces, Antoine Masson ne prône, pour sa part, aucun conseil! "L'adolescence est une interpellation. Alors, il convient de se laisser interpeller, d'être dans la notion d'interlocuteur, d'accepter d'être interloqué. L'adolescent est dans un moment de transformation, ce qui l'intéresse, c'est pourquoi les parents font les choses. Il va chercher l'envers du décor, tous ces côtés qui permettent une expérience. Il voit comment les adultes se débrouillent avec cette crise et l'ennemi invisible qui peut atteindre le corps. Par son comportement, il questionne la hiérarchie des valeurs." La cohérence est cruciale pour lui, tellement attentif à la cohésion entre le discours tenu et les actes posés par un tiers. Confinement oblige, chacun est chez soi. Pourtant, l'offre de soutien s'adapte aux contraintes extérieures. "Les adultes en difficulté avec un adolescent doivent partager là où ils sont mis en difficulté", estime le docteur Masson. Pour répondre à ces situations délicates, des espaces de parole sont mis en place (voir ci-dessous). Ces semaines sont propices aux échanges et aux conversations inattendues, au détour d'un couloir ou d'une vaisselle. Entre parent et enfant, le partage d'expériences peut être vécu dans les deux sens. Libre à chacun – sans obligation – de susciter des occasions de raconter sa manière de faire face à la situation présente.

Une parenthèse dans le processus

Durant la période de confinement, si le monde est ralenti et semble endormi sous une cloche de verre, les humains ne sont pas pour autant imperméables aux ressentis. L'enjeu est de trouver "comment assurer la traversée de l'adolescence dans un contexte de catastrophe virologique qui oblige à des mesures drastiques? La plupart des adolescents posent la question par un malaise ou par la provocation. Le processus peut continuer à se faire quand l'adolescent en a les ressources, tandis qu'une partie est en attente. Ici, ils sont confrontés à des choses auxquelles ils ne peuvent pas échapper. Il y aura des retards de maturation de la crise adolescente, comme il y aura des retards d'apprentissage. Mais d'autres vont peut-être avancer plus vite", commente Antoine Masson. Rien n'est figé, quelles que soient les circonstances. "Malgré le caractère pandémique de la crise, cette situation incite à l'invention, mais aussi à un civisme auquel on n'a pas l'habitude. Il n'y a pas un point de vue qui prévaut, tous sont nécessaires et chacun a son champ de pertinence. Ainsi, les mesures prises par les chercheurs ne vont pas résoudre les problèmes des adolescents confrontés à des secrets de famille! Ce n'est pas un relativisme des avis, mais cette situation nous confronte à plusieurs problématiques en même temps. Deux champs se trouvent mis en tension: le contrôle de la pandémie et l'économie." Et le docteur Masson d'insister pour que "la vivacité adolescente" ne passe pas à la trappe! Faire société implique de prendre en compte l'ensemble des individus qui la composent. Toutefois, tous les ados ne sont pas désolés du confinement. Parmi eux, il en est qui se réjouissent "de se poser et de bronzer sur un transat, de regarder des séries, de préparer des cafés glacés, de faire des passes de foot, de tondre l'herbe et de se balader à vélo…" Carpe diem!

Angélique TASIAUX

Le centre Chapelle-aux-Champs organise des groupes de parole par vidéo-conférence le mercredi de 12h30 à 14h pour les parents et de 14h30 à 16h pour les ados et les jeunes adultes. Infos et inscription gratuite au 0476 717 062 ou [email protected]

(c) pseudonyme

Illustration : CCO Pxhere


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