Les sujets abordés dans les romans de Delphine de Vigan sont loin d'être légers. Un ton empreint de gravité habite les thématiques déployées. Son dernier roman publié, "Les loyautés", ne déroge pas à la règle.
Dès la première page, la définition du titre s'impose comme un tuteur à la lecture tout entière: "Ce sont des liens invisibles qui nous attachent aux autres – aux morts comme aux vivants –, ce sont des promesses que nous avons murmurées et dont nous ignorons l'écho, des fidélités silencieuses, ce sont des contrats passés le plus souvent avec nous-mêmes, des mots d'ordre admis sans les avoir entendus, des dettes que nous abritons dans les replis de nos mémoires." Après l'univers de la folie et celui des sans-abri, Delphine de Vigan aborde cette fois la séparation parentale et ses incidences sur leurs enfants, quand plus aucun lien ne subsiste entre les deux adultes. "Des deux côtés de la frontière, le silence s'est imposé comme la meilleure posture, la moins périlleuse." Aux prémices de l'adolescence, Théo expérimente la garde alternée entre un père au chômage et une mère blessée. Depuis des années, leur séparation le mène à concilier deux univers aux conventions radicalement distinctes. Et le silence a envahi sa vie, au point de l'anéantir. Ouverte, la fin du récit laisse toutefois au lecteur la possibilité de choisir l'issue de cette histoire aux remous confus.
Anesthésier ses pensées
Il n'y a pas d'âge pour abuser d'alcool. En quête de sensations fortes, à défaut de paroles, Théo plonge dans l'excès. Et Delphine de Vigan en connaît les ravages. Face à ces débordements potentiels, une enseignante se pose en résistante. "Parfois je me dis que devenir adulte ne sert à rien d'autre qu'à ça: réparer les pertes et les dommages du commencement. Et tenir les promesses de l'enfant que nous avons été." Réaliste, ce roman s'interroge avec justesse sur les limites de l'intuition. L'intervention d'un adulte serait-elle uniquement admise en cas de catastrophe, sinon elle s'apparenterait à de l'ingérence dans la vie d'autrui? Delphine de Vigan observe avec acuité les travers d'un monde policé où les a priori sont légion. Ainsi en est-il de ces mères de famille devenues transparentes faute d'un emploi rémunéré. L'indifférence guette les habitants d'un même univers clos et la perte d'emploi mène d'anciens travailleurs à un isolement social problématique. Dans un mélange d'incompréhension et d'empathie, Théo observe son père qui, du jour au lendemain, "n'avait plus le droit de retourner à son travail", lui dont l'espace vital se réduit comme une peau de chagrin, à la mesure de la désillusion. L'une des grandes forces de l'écriture de Delphine de Vigan, c'est d'éviter d'écrire à la manière des adolescents, en simulant leurs prises de parole. Elle ne feint pas d'avoir 15 ans. Et c'est un soulagement, puisque les simulacres sont rarement crédibles. La romancière retrouve aussi la puissance des amitiés exclusives, à l'âge de tous les serments.
Angélique TASIAUX
Delphine de VIGAN, "Les loyautés". JC Lattès, 2018, 206 pages.


