
Chez Vincent, le pauvre est compris comme un véritable sacrement du Christ
Saint Vincent de Paul est à l’origine d’une congrégation et d’autres "œuvres" qui se répandront partout dans le monde. Elle sont fondées sur une spiritualité qui marqua profondément la France du XVIIe siècle, mais qui garde, aujourd’hui encore, toute sa pertinence: on ne peut aimer Dieu sans aimer, concrètement, les plus pauvres.
Peu de saints auront, dans les siècles récents du christianisme occidental, marqué leur époque comme saint Vincent de Paul. Grand fondateur de congrégations vouées à la charité, au salut matériel comme spirituel des pauvres, son œuvre impressionnante ne peut cependant se comprendre qu’à partir de sa spiritualité. Celle-ci s’inscrit d’ailleurs pleinement dans le renouveau catholique qui marque l’Europe du XVIIe siècle, en particulier le Royaume de France et de Navarre, après les guerres de religion. Celles-ci, outre leurs conséquences politiques, ont fortement ébranlé les fondements chrétiens des sociétés européennes.
Son époque est marquée par une importante misère matérielle, à laquelle "Monsieur Vincent" va tenter d’apporter des remèdes par son dynamisme remarquable. Mais d’autres grandes figures, avec lui, vont par ailleurs prendre conscience de la misère spirituelle dans laquelle se trouvent non seulement la majorité rurale de la population, mais également les milieux de la noblesse française, jusque dans ses plus hautes sphères. Autrement dit, pour "le grand saint du grand siècle", il fallait s’attaquer à ces deux maux, indissociablement liés.
Renouveau spirituel
Si saint Vincent de Paul grandit dans un environnement modeste, marqué par des problèmes matériels, il ne découvrit, par contre, son propre désert spirituel qu’à l’âge adulte, bien après son ordination sacerdotale en 1600. C’est que Vincent n’est pas devenu prêtre par vocation, mais animé de l’espoir d’obtenir un "bénéfice", un revenu lié à un office clérical, qui aurait soulagé sa famille de sa relative pauvreté. Vers 1610, il traverse d’ailleurs une grave crise spirituelle, qui l’amène à remettre en question sa propre foi.
C’est à ce moment qu’il croise la route du cardinal Pierre de Bérulle (1575-1629), un homme d’Eglise certes très impliqué dans la politique de son temps, mais plus encore dans le renouveau spirituel de la France. C’est lui qui y introduira l’ordre du Carmel réformé par sainteThérèse d’Avila quelques décennies plus tôt en Espagne. C’est également lui qui fondera la "Société de l’oratoire" – sur le modèle de la Congrégation italienne de l’oratoire établie par saint Philippe de Néri.
Cette congrégation de prêtres proposera une "formule" de vie en communauté pour les prêtres non religieux, qui aura une influence considérable sur la façon dont les clercs, dans l’esprit du concile de Trente et jusqu’au concile Vatican II, comprendront et vivront leur mission. A savoir: comme la sanctification des laïcs, comme une formation permanente à la vie spirituelle, notamment à travers la direction spirituelle personnalisée et la confession.
Vincent passera plusieurs mois dans l’un de ces oratoires, pour y pratiquer les exercices spirituels qui y sont proposés. Il entrera ainsi en contact avec ce qu’on appellera plus tard la "spiritualité française", dont il sera l’un des initiateurs les plus importants. Soulignons encore que, à côté de son souci pour les plus pauvres – ou plutôt dans l’esprit même de ce souci –, saint Vincent aura également à cœur de former des prêtres capables d’annoncer l’Evangile dans un esprit de service et de respect envers celles et ceux dont ils auront la "charge d’âme".
Fondations
Qu’est-ce qui fait l’essentiel de la spiritualité vincentienne? On sait quel fut, mises à part ses rencontres fructueuses, l’élément déclencheur de ce qu’on peut appeler sa conversion aux pauvres: ce jour de janvier 1617 où il entendra la confession d’un paysan moribond, qui lui fera prendre conscience de la misère spirituelle des populations rurales. Cette expérience fut le point de départ d’un changement radical de vie pour Vincent. Il est alors âgé de 36 ans. Suivront ses nouveaux engagements pastoraux et ses fondations: la Congrégation de la mission et la Compagnie des filles de la charité, notamment.
En 1625, grâce au soutien financier de Madame de Gondi, Vincent mettra sur pied une congrégation de missionnaires, dont il prendra lui-même la tête. Ayant pour vocation l’évangélisation des pauvres des campagnes, cette congrégation de prêtres sera connue sous le nom de "lazaristes", d’après l’appellation de leur maison, l’enclos Saint-Lazare, situé dans le quartier parisien du même nom. Dans la foulée, Vincent de Paul créera un séminaire de la Mission. Les premiers lazaristes furent envoyés à Alger en 1646, à Madagascar en 1648 et en Pologne en 1651. Par la suite, la congrégation ira jusqu’en Chine.
La Compagnie des filles de la charité, fondée en 1633, rassemblera quant à elle des femmes originaires de différents milieux sociaux. Elles seront vouées au service des malades et au service corporel et spirituel des pauvres. Vincent en confiera la formation à la veuve Le Gras.
Oraison et action
A partir de sa conversion, Vincent va consacrer trois heures par jour à la prière, notamment l’oraison, la prière silencieuse. Il écrira lui-même à ce sujet: "Donnez-moi un homme d’oraison, et il sera capable de tout." Ou encore: "C’est dans l’oraison qu’on prend force pour s’animer au service de Dieu et du prochain." Ces deux phrases-clé permettent de comprendre que, pour saint Vincent de Paul, vie intérieure et charité active, contemplation et action sont intimement liées.
Le but de la spiritualité, pour lui, c’est d’imiter le Christ, ce qui n’est possible qu’à partir d’une vie intensément contemplative – d’où le temps consacré à la prière. Or, le Christ qu’il s’agit d’imiter est un Christ pauvre et ami des pauvres et des petits, un Christ serviteur et missionnaire, venu "annoncer la bonne nouvelle aux pauvres" (cf. Luc 4,18). Imiter le Christ veut donc dire: à la suite de Jésus, servir le pauvre, en soulageant, concrètement, ses misères matérielles, mais aussi en lui apportant une nourriture spirituelle: la bonne nouvelle de Jésus-Christ.
Cette réciprocité entre le "service de Dieu et le service du prochain" est poussée à un paroxysme chez Vincent, le pauvre étant compris comme un véritable sacrement du Christ, comme la présence de Dieu lui-même qu’il s’agit de discerner. C’est en ce sens qu’il écrira encore: "Sachez que, quand vous quitterez l’oraison et la sainte messe pour le service des pauvres, vous n’y perdrez rien, puisque c’est aller à Dieu que servir les pauvres; et vous devez regarder Dieu en leurs personnes."
La spiritualité vincentienne est donc essentiellement une spiritualité incarnée, qui aime Dieu "aux dépens de nos bras et à la sueur de notre front". Vincent s’insurge dès lors contre une intériorité qui en resterait aux "bons sentiments" et aux belles intentions. A cet égard, la spiritualité de saint Vincent de Paul demeure, aujourd’hui encore, d’une brûlante actualité pour les chrétiens, à l’heure où, parfois, la recherche d’une vie intérieure s’identifie à la quête de bien-être ou d’équilibre personnel. Il nous rappelle que, en régime chrétien, toute vie spirituelle doit se concrétiser dans le service de l’autre, le pauvre étant, en outre, considéré comme un égal, voire notre supérieur, comme le précisera un Frédéric Ozanam.
Christophe HERINCKX,
Avec la Société de Saint-Vincent-de-Paul

