Quatrième volet de notre série consacrée aux grandes spiritualités du monde. Aujourd'hui: le bouddhisme. Depuis quelque quarante années, l’intérêt pour le bouddhisme et sa popularité n’ont cessé de croître en Occident. En Belgique, on compterait aujourd’hui près de 100.000 adeptes, à différents degrés d’engagement. Le bouddhisme, malgré un succès indéniable, reste cependant largement méconnu.
Le succès du bouddhisme se manifeste chez nous de bien des façons, de la pratique assidue de la méditation à une vague "zen attitude", associée à une recherche de bien-être, dans le contexte d’une société où le stress est omniprésent.
Cela dit, que sait-on vraiment du bouddhisme? Suffit-il, par exemple, de maîtriser certaines techniques de relaxation pour être bouddhiste?... A entendre le philosophe bouddhiste français Fabrice Midal, fondateur de l’Ecole occidentale de méditation, on ne peut réduire cette philosophie de vie au "bouddhisme-tisane" qu’on nous sert souvent, prêt-à-consommer.
En effet, le bouddhisme, qui se décline en de nombreux courants et écoles, est à la fois une philosophie, une sagesse et une spiritualité, d’une grande profondeur, d’une profonde subtilité et d’une subtile exigence, impliquant une vision de la vie, de l’homme et du monde au départ très éloignée de nos conceptions occidentales.
Le Bouddha, l’éveillé
La vie du Bouddha - dont le récit est à la fois historique et mythique - nous permet d’approcher son enseignement. Siddhartha Gautama, jeune prince du Nord de l’Inde (6e-5e siècle avant notre ère) a vécu sa jeunesse dans un palais somptueux, à l’abri de toute souffrance et de tout besoin matériel. En découvrant le monde extérieur à l’âge de 14 ans, il est confronté, pour la première fois de sa vie, à la vieillesse, la maladie et la mort. Autrement dit, il découvre la condition humaine telle qu’elle est, et qu’on lui avait cachée depuis sa naissance.
Poussé par cette expérience, ayant découvert qu’il vivait jusque là dans l’illusion d’un bien-être factice, Siddhartha quittera le refuge de son palais pour chercher le remède à cette condition de souffrance. Après de nombreuses années d’ascèse radicale, sans toutefois trouver de réponse à sa quête, il finit par atteindre l’éveil au terme d’une longue pratique de méditation. C’est ainsi que Siddhartha, une nuit, devint le Bouddha, "l’éveillé". Que s’est-il passé au cours de cette nuit? Siddhartha accéda à la claire conscience que tous les êtres vivants sont prisonniers d’un cycle incessant de réincarnations. Il connut également le moyen de se libérer de ce cycle. Ces découvertes se traduisirent par ce qu’on appellera désormais les "quatre nobles vérités", qui forment le cœur de l’enseignement (dharma) du Bouddha.
Les quatre "nobles vérités"
Première noble vérité: tout est souffrance. L’existence est faite de souffrance, car rien n’est permanent dans ce monde. La réalité, pour le bouddhisme, est un flux ininterrompu de naissances et de morts, de choses qui se composent puis se décomposent, pour se recomposer à nouveau. Au niveau mental aussi, tout est impermanent: nos pensées et nos émotions vont et viennent, sans qu’elles puissent se fonder sur quelque chose de stable. Qu’est-ce qui est à l’origine de cette réalité impermanente? Y a-t-il un Dieu qui a créé cette réalité? A cette question, le bouddhisme ne répond pas, et tend plutôt à considérer que la réalité impermanente n’a ni commencement ni fin.
Deuxième vérité: la cause de la souffrance, c’est le désir, l’attachement aux choses. C’est parce que je m’attache aux choses qui ne durent pas que je souffre. Cet attachement va en outre provoquer, indéfiniment, des réincarnations successives, plus ou moins favorables en fonction des actes, bons ou mauvais, que j’aurai posés dans mon existence actuelle. C’est la loi du karma: chaque action motivée par le désir fait que je demeure, de vie en vie, attaché à cette réalité illusoire.
Troisième noble vérité: l’extinction de la souffrance est possible. Cette extinction, qui est le sens premier du terme "nirvana", consistera justement à éteindre le désir, à renoncer à tout attachement à la réalité impermanente. A ce moment, je sortirai du cycle des réincarnations.
Enfin, la quatrième noble vérité, c’est qu’il existe une voie pour parvenir à l’extinction du désir, et cette voie, c’est la pratique que le Bouddha a enseignée à ses disciples.
Le nirvana, extinction du désir
Comment se détacher de la réalité, et éteindre le désir? Il s’agit, avant tout, de prendre conscience du "fonctionnement" de la réalité, du désir et de ses conséquences. Ensuite, pour s’en libérer, il faut, par la méditation, prendre distance par rapport à la réalité, jusqu’à parvenir à un détachement total. Il s’agit d’arriver, non seulement au détachement par rapport au monde, mais également par rapport à soi. Dans la philosophie hindoue, on considère que, sous le "moi" illusoire, il existe un moi (atman) permanent, éternel. Pour le bouddhisme, par contre, ce moi est une illusion de plus, car il n’existe aucun sujet, aucun "je" permanent.
Quant au nirvana, il ne s’agit pas d’un lieu, ni d’un objet, ni de Dieu. En fait, on ne peut le nommer, car tous les mots sont, par définition, liés à la réalité impermanente. On ne peut que l’évoquer, le plus souvent par des négations: il est le "non-né". Pour autant, il n’est pas non plus néant. Pour y accéder, on ne peut compter que sur ses propres efforts, de détachement, de méditation; il ne s’agit pas d’une grâce que l’on peut recevoir…
Grand véhicule
Cela dit, si le "bouddhisme des anciens" (Theravada), tel qu’évoqué ici, apparaît comme extrêmement rigoureux, un certain assouplissement va voir le jour à partir du début de notre ère, dans ce qu’on va appeler le bouddhisme du "grand véhicule" (Mahayana), qui sera le plus répandu dans le monde. Dans ce courant majoritaire, on va insister sur l’importance de la compassion. En vertu de celle-ci, un Bouddha, c’est-à-dire un être humain ayant atteint la libération, va choisir de se réincarner, non plus à cause de l’attachement à la réalité illusoire, mais pour aider au salut de ceux qui demeurent dans l’ignorance. Ce sont les Boddhisattvas. (Ainsi, l’actuel Dalaï-Lama est considéré comme une émanation du Boddhisattva Avalokiteśvara.)
Une nouvelle notion apparaît alors: un Bouddha librement réincarné va pouvoir attribuer ses mérites à ceux qui sont encore sur le chemin de la délivrance. Désormais, la libération par dévotion à un Bouddha va être possible. Un autre approfondissement va également voir le jour: les Bouddhas vont être considérés comme des manifestations d’un Absolu, compris non pas comme un Être suprême, mais comme l’éveil en lui-même, cet état que tous les êtres doivent atteindre.
Bouddhisme-christianisme: quelles différences?
La spiritualité bouddhiste et la spiritualité chrétienne cherchent la même chose: le salut. Leur notion respective de salut est cependant très différente, en rapport à des visions du monde et de l’homme également fort contrastées.
Pour le bouddhisme, le monde n’est pas l’œuvre d’un Dieu d’amour, mais une pseudo-réalité négative, sans commencement ni fin, dont il faut parvenir à s’extraire. L’homme, lui non plus, n’est pas une réalité consistante, et le salut consiste pour lui à entrer dans une autre dimension, qui n’est ni réalité ni néant.
Pour la spiritualité chrétienne, au contraire, le monde et l’homme sont consistants, ils ont été voulus comme tels par Dieu. Ils sont bons en soi, même s’ils sont intrinsèquement limités. Cependant, pour dépasser cette condition limitée, il ne s’agit pas, pour le chrétien, d’éteindre tout désir, mais plutôt de le réorienter vers l’ultime Réalité, la seule vraiment désirable, qui est Dieu. Ce Dieu pourra accomplir le désir de l’homme, qui est profondément désir de Dieu, et d’entrer en relation avec Lui.
Cette relation, qui ne pourra s’épanouir pleinement que dans l’au-delà, peut cependant se développer déjà au cœur des réalités terrestres. Celles-ci sont elles-mêmes entrées dans un processus de divinisation, depuis que le Verbe de Dieu s’est incarné en elles. Ainsi, l’Histoire du monde est devenue une Histoire sainte, tandis que même nos corps sont appelés à entrer dans la Lumière de Dieu.
Malgré ces différences, ou à partir d’elles, un dialogue entre bouddhistes et chrétiens peut cependant être bénéfique pour les uns et les autres. Le bouddhiste pourra rappeler au chrétien que la Réalité ultime demeure toujours au-delà des mots. Quant au chrétien, il pourra indiquer au bouddhiste que cette Réalité ultime est un "Tu", qui se tourne vers le "je" que je suis, pour l’assumer en Lui.
Christophe HERINCKX
Photo: copyright Gotoimage

Quatrième volet de notre série consacrée aux grandes spiritualités du monde. Aujourd'hui: le bouddhisme. Depuis quelque quarante années, l’intérêt pour le bouddhisme et sa popularité n’ont cessé de croître en Occident. En Belgique, on compterait aujourd’hui près de 100.000 adeptes, à différents degrés d’engagement. Le bouddhisme, malgré un succès indéniable, reste cependant largement méconnu.
