Dans son dernier livre, le philosophe et académicien français explique, de manière rationnelle, pourquoi les chrétiens disposent de ce dont manquent aujourd’hui nos sociétés. Ce qui les rend non pas dangereux, mais très utiles.
Jean-Luc Marion, les Etats sont-ils capables de produire le vivre ensemble?
Non et cela n’a rien de choquant: ils ne sont pas faits pour cela. Le rôle du politique reste d’assurer les conditions de possibilité du vivre ensemble (quelle formule horrible!), notamment entre les croyants des différentes confessions et entre ceux-ci et les non-religieux, mais pas de l’instaurer ni de régler les rapports entre les différentes convictions, religieuses et athées. Les Etats doivent aussi s’abstenir de faire de la "laïcité" une nouvelle religion, une religion civile, voire athée, censée disposer, on ne sait par quel miracle, des ressources pour convaincre les citoyens de sacrifier une partie de leurs intérêts particuliers à la communauté, pour produire la fraternité. Faute de quoi il abolit la séparation du politique et du religieux.
La fraternité serait-elle nécessairement d’inspiration religieuse?
Je tente en tout cas d’expliquer dans mon livre pourquoi les chrétiens ont un avantage sur ce point. Le manque de cohésion nationale, que l’on constate aujourd’hui en Europe, tient à ce que, même dans l’émotion des grandes menaces et des attentats, nous avons beaucoup de mal à nous découvrir frères. Or les chrétiens savent, eux, ce que c’est que la fraternité, parce qu’ils font, dans l’Eglise, l’expérience d’être les enfants d’un même Père.
C’est cela le moment catholique?
Le problème n’est pas que tout le monde devienne catholique. Si tel était le but de la foi chrétienne, elle deviendrait un projet politique. Et les chrétiens doivent les premiers éviter cette tentation, précisément pour rester chrétiens. Les chrétiens ne cherchent pas le pouvoir et ne le doivent pas. Comme Tertullien le disait déjà: "La dernière chose qui nous intéresse, nous chrétiens, c’est le gouvernement de la cité." Des chrétiens peuvent bien évidement faire de la politique comme tout citoyen, mais l’Eglise et les chrétiens n’ont pas comme tels à avoir un rôle politique. Pour eux, l’intervention dans la cité consiste en une action dans la profondeur de la société, parmi les chrétiens et les non-chrétiens. Il s’agit de faire ce qu’ils savent faire: vivre selon la communion, promouvoir la recherche du bien commun, donc finalement dépasser les intérêts particuliers. Adhérer à ce projet, avec ou sans la foi, cela définit le moment catholique.
Vous écrivez que les chrétiens sont athées du pouvoir…
"Nous sommes athées de vos dieux" est une formule que l’on retrouve dans la bouche de Justin et des premiers chrétiens en situation de martyre. Les chrétiens n’étaient pas persécutés par le pouvoir romain pour des faits de violence, ni même de rébellion, mais parce qu’ils refusaient de sacrifier aux dieux de la cité, au dieu politique que devenait l’Empereur. Cette formule revendiquait la séparation absolue des sphères politique et religieuse. C’est dans l’Ancien Testament, qu’est pour la première fois refusée, lors de la fondation du Royaume de Juda, et à la différence de toutes les cultures de l’époque, l’identification du roi avec le grand-prêtre ou le prophète. Cette formule inaugure aussi le droit à la liberté de conscience, qui fut d’abord le fait des chrétiens. Pour la première fois, des hommes et des femmes mouraient au nom du droit de croire en ce qu’ils décidaient, en l’occurrence ne pas croire aux dieux officiels.
Mais alors peut-on être à la fois citoyen et chrétien?
Bien sûr. Les chrétiens font même d’excellents citoyens puisqu’ils ne croient pas que tout s’achève par la politique. Je n’ignore pas qu’au cours de l’Histoire, des pouvoirs politiques s’affichèrent comme "saints" ou "très chrétiens". Sans doute le prétendaient-ils parce qu’ils n’en étaient pas très sûrs. Et leur confusion du politique et du religieux a évidemment produit des catastrophes. Mais la séparation vaut dans les deux sens. Depuis la plus haute antiquité, les pouvoirs politiques ont voulu se renforcer en s’attribuant une autorité religieuse: dans les pouvoirs totalitaires, même quand on ne croit pas en Dieu, le chef politique devient comme l’équivalent d’un dieu. Les chrétiens sont en principe immunisés contre la confusion du politique et du religieux. Ce ne fut donc pas un hasard si ces régimes totalitaires les ont trouvés sur leur chemin.
Comment définir la citoyenneté chrétienne?
Les chrétiens s’intéressent à la cité, mais ils n’en attendent en fait rien d’essentiel, ce qui fait leur différence avec ceux qui n’ont pas d’autre horizon que la cité terrestre. Les chrétiens cultivent une citoyenneté qualifiée de paradoxale, dans l’Epitre à Diognète (à la fin du IIe siècle) , puisqu’au travers de l’action ici-bas, elle vise d’abord la cité céleste. Et c’est ce qui rend la citoyenneté chrétienne si bénéfique car, tout en se faisant un devoir de contribuer à l’améliorer, les chrétiens demeurent désintéressés de la cité terrestre.
Qu’est-ce que les sociétés modernes peuvent encore réapprendre des chrétiens?
Dans nos sociétés démocratiques, les partis, les groupes de pression essaient dans le meilleur des cas de concilier les intérêts particuliers pour parvenir à un compromis, qu’ils appellent intérêt général. Mais personne ne vise le bien universel, ce que les anciens philosophes et les théologiens nommaient le bien commun. Prenons l’exemple de la question écologique, sujet de la dernière encyclique du pape François. La sauvegarde de la planète exige des restrictions industrielles, limite ou interdit l’expansion de certains marchés. Bien qu’elle s’oppose à des intérêts particuliers, cette contrainte s’impose à tous: si nous ne respectons pas les contraintes écologiques, il n’y aura plus d’intérêts particuliers à défendre, puisque nous mourrons. Pour retarder (sinon empêcher) la dégradation de l’environnement, il faut donc adopter un point de vue radicalement différent de celui des intérêts particuliers immédiats ou de l’intérêt censément général - celui, plus fondamental, du bien commun. Bien qui fixe la possibilité de tous les autres, en langage philosophique, d’un point de vue transcendantal. Or, les chrétiens ont une longue habitude d’envisager leur vie à partir d’un tel point de vue. Ils essaient sans cesse de se conformer à des exigences à la fois salvatrices et, j’ose le dire, inatteignables. Parce qu’ils savent qu’en essayant de les atteindre, ils s’arracheront aux contradictions et à la violence suscitées par les intérêts particuliers.
Le moment catholique permettrait-t-il de sortir des crises actuelles?
Le drame, c’est justement que nous ne sommes pas en crise. Car une crise, selon l’étymologie, offre le moment critique de la prise de décision. Or la vraie difficulté que nous éprouvons dans beaucoup de pays occidentaux, tient à ce que nous ne décidons plus rien. Et quand on voit très bien une situation se détériorer sans que personne n’y puisse plus rien, il faut parler de décadence. La décadence marque la crise de la crise.
Où les chrétiens marquent-ils leur différence?
L’Eglise reste capable de changer, de se renouveler, c’est-à-dire de faire face à son état de crise, qui lui est en fait un état naturel. Alors que l’on voit très bien que l’Etat et les différents groupes dans la société éprouvent les plus grandes réticences à se réformer. Les chrétiens n’ont pas cette possibilité. Ils sont certes imparfaits comme les autres, pécheurs comme les autres, mais chez eux cette imperfection apparaît comme une anomalie, alors que pour d’autres, rester ce qu’on est, en l’état et avec ses défauts, peut apparaître comme une qualité. Les chrétiens ne sont pas des gens qui persistent dans leur être. Leur foi les pousse d’essayer sans cesse de se convertir. C’est là aussi une vertu chrétienne qu’il serait utile de redécouvrir.
Recueillis par Laurent VERPOORTEN
Interview à écouter en podcast sur rcf.be
Jean-Luc MARION, "Brève apologie pour un moment catholique". Grasset, 2017, 124 pages

Dans son dernier livre, le philosophe et académicien français explique, de manière rationnelle, pourquoi les chrétiens disposent de ce dont manquent aujourd’hui nos sociétés. Ce qui les rend non pas dangereux, mais très utiles. 
