
Il y a quelques jours, quatre cardinaux ont publié une lette ouverte à l’attention du pape François. Pour les cardinaux Brandmüller, Burke, Caffarra et Meisner, l’exhortation apostolique Amoris laetitia risque d’entraîner une confusion concernant l’accès des personnes divorcées-remariées aux sacrements. Que dit précisément Amoris laetitia a ce propos?
Plus d’un an après le synode sur la famille, et la publication d’Amoris laetitia, quatre cardinaux, dans une lettre adressée au pape François, s’interrogent en particulier sur la portée du chapitre 8 de cette exhortation. Ce chapitre, rappelons-le, invite les pasteurs de l’Eglise à accompagner avec discernement les chrétiens vivant des situations irrégulières au regard de l’enseignement de l’Eglise sur la famille. Ces hommes d’Eglise demandent au pape de "dissiper toute ambiguité", certains passages du document suggérant que, dans certains cas, les personnes divorcées et remariées pourraient recevoir les sacrements de la réconciliation et de l’eucharistie, alors qu’ils vivent "dans une situation objective de péché".
Plus largement, ces cardinaux demandent au pape si l’on peut encore affirmer qu’il existe des "normes morales absolues" interdisant des "actes intrinsèquement mauvais", ainsi que des situations objectives de "péché grave habituel". Si l’on ne peut présager d’une éventuelle réponse du pape François à ces interrogations, arrêtons-nous sur ce que dit le chapitre 8 de cet important document magistériel.
Norme et discernement
Relevons d’abord que le pape François n’oppose jamais l’idéal du mariage chrétien, d’une part, et la nécessité, d’autre part, d’intégrer dans l’Eglise les personnes vivant une situation qui ne correspond pas à son enseignement sur la famille. Au contraire, pour le pape, ces deux aspects sont inséparables.
François écrit en effet que, si "les normes générales présentent un bien qu’on ne doit jamais négliger ou ignorer (…), elles ne peuvent pas embrasser toutes les situations particulières" (n°304). En ce sens, l’idéal chrétien du mariage et de la famille appelle, de lui-même, un discernement: dans chaque situation particulière, y compris "irrégulière". "Toutes ces situations", écrit le pape, "doivent être affrontées d’une manière constructive, en cherchant à les transformer en occasions de cheminement vers la plénitude du mariage et de la famille à la lumière de l’Evangile" (n° 294, cf. Relatio synodi 2014, n° 42).
Cet appel au discernement et à l’intégration n’est pas, loin s’en faut, une invention du pape François. Même si ses prédécesseurs saint Jean-Paul II et Benoît XVI ont davantage insisté sur la pérennité de l’enseignement de l’Eglise que sur la prise en compte pastorale des situations particulières, il n’y a aucune incompatibilité entre ces deux dimensions.
Des circonstances atténuantes
Tout en réaffirmant "les exigences de l’Evangile" (n°301) concernant le mariage, le pape François indique par ailleurs que, dans l’appréciation des situations dites "irrégulières", il faut tenir compte de certains conditionnements et de circonstances atténuantes qui peuvent, concrètement, limiter la responsabilité morale d’une personne. A ce sujet, le Saint-Père cite le catéchisme de l’Eglise catholique: "L’imputabilité et la responsabilité d’une action peuvent être diminuées voire supprimées par l’ignorance, l’inadvertance, la violence, la crainte, les habitudes, les affections immodérées et d’autres facteurs psychiques ou sociaux" (n°1735).
Autrement dit, certains facteurs peuvent limiter la capacité de certaines personnes qui peuvent être, pratiquement, dans l’impossibilité de modifier leur situation et de vivre selon l’idéal proposé. Parfois aussi, de nouvelles décisions peuvent entraîner de nouvelles fautes. Ainsi, une personne divorcée et remariée ne pourra quitter son nouveau conjoint et les enfants nés de cette union sans créer, des dommages importants…
Dans certains cas, des personnes vivent objectivement en contradiction avec le projet de Dieu. L’existence de circonstances atténuantes aura cependant pour conséquence que ces personnes ne vivent pas forcément, pour autant, dans une situation dite de "péché mortel". En d’autres termes, ces personnes ne se sont pas forcément et volontairement coupées de la grâce et de l’amour de Dieu. Le péché, en effet, implique que l’on commette un mal librement et volontairement. Et même si une situation a été engendrée par notre faute, si on la regrette, et si on a fait tout ce qui est humainement possible pour la "réparer", il est possible que l’on ne soit plus en état de péché.
Accès possible aux sacrements
C’est en tenant compte de ces circonstances que le pape François, dans le chapitre 8 d’Amoris laetitia, envisage effectivement un accès possible aux sacrements pour certaines personnes vivant une situation irrégulière. Il n’indique pas l’une ou l’autre "catégorie" de personnes qui pourraient, désormais, recevoir le sacrement de réconciliation ou de l’eucharistie, par exemple les divorcés-remariés ou les personnes vivant une union libre. Il indique plutôt que, dans le cadre d’un chemin de discernement sérieux, l’accès aux sacrements serait envisageable pour certaines personnes vivant ces situations.
Le pape s’exprime à ce sujet à deux reprises. Dans un premier passage, il indique qu’un "discernement responsable personnel et pastoral des cas particuliers (…) devrait reconnaître que, étant donné que le degré de responsabilité n’est pas le même dans tous les cas, les conséquences et les effets d’une norme ne doivent pas nécessairement être toujours les mêmes" (n° 300). Et le pape d’ajouter qu’il en va de même "en ce qui concerne la discipline sacramentelle, étant donné que le discernement peut reconnaître que dans une situation particulière il n’y a pas de faute grave" (note 336). Autrement dit: si la responsabilité est atténuée par certaines circonstances, il n’y a pas de péché grave. Dès lors, la règle qui consiste à exclure des sacrements certaines "catégories" de personnes ne doit pas nécessairement s’appliquer à toutes les personnes qui vivent une situation objectivement irrégulière.
Dans un deuxième passage, le pape précise son propos: "A cause des conditionnements ou des facteurs atténuants, il est possible que, dans une situation objective de péché – qui n’est pas subjectivement imputable ou qui ne l’est pas pleinement – l’on puisse vivre dans la grâce de Dieu, qu’on puisse aimer, et qu’on puisse également grandir dans la vie de la grâce et dans la charité, en recevant à cet effet l’aide de l’Eglise" (n° 305). Et ici, le pape ajoute: "Dans certains cas, il peut s’agir aussi de l’aide des sacrements", soulignant que l’eucharistie "n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et un aliment pour les faibles" (note 351, cf. Evangelii gaudium n°47). Autrement dit: même si je vis une situation objective de péché, il est possible que je sois néanmoins en communion avec Dieu. Dans ce cas, qui est à discerner, les sacrements peuvent m’aider à avancer sur le chemin de cette communion.
Cette possibilité de recevoir l’eucharistie pour des personnes vivant une situation irrégulière, tranche avec les positions des papes précédents. Ceux-ci reconnaissaient que, dans certains cas, le péché "objectif" n’implique pas rupture effective avec Dieu. Mais ils ont néanmoins maintenu la discipline d’exclusion des sacrements pour ces personnes, considérant que leur situation était objectivement en contradiction avec l’Evangile. Le pape François, quant à lui, considère qu’une telle situation de contradiction objective ne doit pas, dans tous les cas, rendre impossible l’accès aux sacrements.
S’agit-il d’un changement important? Oui. Ce changement remet-il en question l’enseignement fondamental de l’Eglise? Non, car la décision, appliquée depuis longtemps dans l’Eglise catholique, de ne pas permettre l’accès à certains sacrements dans certaines situations, n’est pas un dogme. Il s’agit d’une disposition disciplinaire, qui peut être modifiée par l’autorité suprême de l’Eglise, sans que l’enseignement de l’Eglise sur le mariage et la famille en soit pour autant affaibli.
Christophe HERINCKX

