Acheter en commun, échanger des compétences, des services ou encore faire profiter la collectivité de son savoir-faire ou d’objets dont on ne se sert plus… toutes ces initiatives participent à un même mouvement sociétal qui nous invite à revoir notre manière de consommer et de vivre.
Le RCR (Réseau de Consommateurs responsables) a répertorié et cartographié 1.079 alternatives de consommation responsable proposées par des groupes citoyens à Bruxelles et en Wallonie. Ce système qui valorise les échanges et la solidarité séduit aujourd’hui de plus en plus de gens, qui veulent échapper à une société individualiste et à une logique capitaliste, où il faut absolument maximiser le profit. Par souci écologique ou par solidarité, les personnes qui s’engagent dans ces différents groupes citoyens locaux veulent consommer autrement mais aussi que leur vie comporte plus de partage, de convivialité et de rencontres. "Ils souhaitent participer à un système d’échange différent de celui qu’on trouve dans l’économie commerciale classique", explique David Petit, membre actif du RCR. "C’est aussi une critique du fonctionnement de la société", analyse-t-il. "Beaucoup de gens nous disent que ça les aide à pouvoir mettre en application leurs valeurs et à rejoindre un espace de gratuité, de solidarité et de vie simple." Petit tour d’horizon de ces alternatives.
Les donneries
La "donnerie" est sans doute l’alternative la plus représentative de la générosité qui anime ces consommateurs d’un nouveau genre. Lorsqu’on a un objet en trop mais qu’on ne souhaite pas le jeter, pourquoi ne pas le donner? En Wallonie et à Bruxelles, il existe actuellement 92 donneries qui fonctionnent pour la plupart de manière virtuelle. Dans une petite annonce adressée aux membres de la donnerie locale, vous proposez ou demandez un objet: vêtement, mobilier, informatique, vaisselle, décoration, loisir. "J’ai vu passer des plantes, un matelas… même une voiture et une caravane", note David Petit. "On est dans du don pur sans aucune contrepartie. La personne qui donne le fait avec plaisir et n’attend rien en échange." Bien que le système repose sur des correspondances électroniques (à l’image de sites Internet de vente d’objets de deuxième main), la convivialité est très présente dans les échanges de messages et lors de la réception de l’objet où les correspondants font connaissance (parfois autour d’un verre!) avec la possibilité de créer des liens durables.
Les réseaux d’échange de savoirs (RES)
Cette initiative locale met en relation des personnes qui désirent acquérir des savoirs avec d’autres qui désirent en transmettre. Tout type de savoir peut se transmettre: on peut apprendre ou enseigner une langue, une certaine cuisine, des connaissances liées à la nature, de la couture, des petits travaux manuels (comment réparer un évier, un vélo, une voiture). A l’origine, le concept est né dans des écoles en France dans les années 70: "une institutrice s’est rendu compte que c’était vraiment intéressant pour l’autonomie et pour le développement des enfants d’être eux-mêmes de manière autonome dans des rôles presque de professeurs et d’élèves entre eux. Un enfant peut donner un cours de guitare à un autre enfant et inversement celui-ci pourra peut-être l’aider en mathématiques." Dans les RES, chaque participant propose un savoir qu’il a plaisir à enseigner sans contrepartie directe. Vous pouvez apprendre avec une personne et enseigner votre savoir à un autre membre. "Les RES, observe David Petit, sont riches de leur mixité, en termes de générations et de milieux sociaux. Un jeune adulte pourra donner cours à un ado et apprendre à conduire avec une personne plus âgée. Il n’y a pas de ‘petit’ savoir: enseigner la cuisine thaï n’a pas une valeur supérieure au fait d’apprendre à recoudre un bouton."
Le système d’échange local (SEL)
Dans le SEL, la monnaie d’échange est le temps. Chacun dispose d’un compteur virtuel avec le nombre d’heures offertes et les heures à recevoir en échange de la part d’un membre du SEL. Tout type de service est possible: petits travaux domestiques, jardinage, couture, baby-sitting ou encore simplement conduire quelqu’un à l’aéroport ou l’aider à remplir sa déclaration fiscale. A la différence du RES où l’on va enseigner comment réparer un évier, dans un SEL on va le réparer. "Les personnes plus âgées ont connu ce fonctionnement qui se mettait auparavant spontanément en place, remarque le représentant du RCR. On retrouve aujourd’hui ce lien qui s’était un peu perdu et qui reprend de l’ampleur via la structure du SEL." Bien que cette formule de services soit très souple dans son application, le gouvernement impose une restriction: un professionnel ne peut pas rendre un service dans son domaine d’activité commerciale. Un coiffeur pourra par exemple apporter son aide pour repeindre un salon mais il ne pourra pas couper les cheveux au sein d’un SEL.
Les repair cafés
Les repair cafés sont des événements locaux au cours desquels des volontaires mettent leurs compétences au service des autres pour réparer divers objets. Chacun peut venir avec un objet cassé, abîmé, avec l’espoir qu’il puisse être réparé. On estime que 80 à 95% des objets présentés dans les repair cafés ont pu être réparés. Les réparateurs sont chacun spécialisés dans un domaine: les vélos, la couture, l’électronique, le travail du bois ou du métal. "Ce ne sont cependant pas des professionnels mais bien des passionnés qui le font par plaisir", précise David Petit. A la sortie, il y a une petite cagnotte "prix libre" qui sert aux frais d’organisation de ces événements et à l’achat du petit matériel de réparation (boulons, vis, colle, etc.)
Les groupes d’achat en commun (GAC)
Dix à vingt familles de consommateurs décident de se mettre ensemble et de se lier à un ou plusieurs producteurs à qui ils achètent régulièrement et de manière directe de la nourriture: légumes, pain, produits laitiers, etc. L’achat groupé permet d’établir un prix plus intéressant pour le consommateur et le producteur. La démarche comporte également une dimension écologique, via le choix de producteurs locaux (cela diminue la pollution liée au transport), et économique, via une marge bénéficiaire plus respectueuse du producteur. Dans les GAC, les aliments proposés respectent généralement la philosophie d’une alimentation bio, ce qui ne manque pas de décider les consommateurs soucieux de leur santé. (A Bruxelles, les GAC sont repris sous l’appellation GASAP)
Les potagers collectifs
Des voisins se retrouvent autour d’un terrain pour cultiver ensemble des légumes, avec des parcelles individuelles ou collectives. D’abord conçus comme des espaces de production, les potagers collectifs sont maintenant considérés aussi comme des lieux d’échanges sociaux. Les cultivateurs amateurs partagent le savoir-faire, les outils, et s’entraident si nécessaire. Les potagers collectifs peuvent prendre plusieurs formes. Ils rassemblent les jardins-potagers ouvriers, urbains, collectifs, partagés, d’insertion sociale, pédagogiques ou encore de formation professionnelle. Le terrain peut être prêté par un privé ou mis à disposition par la commune ou une paroisse.
Emeline de Bouver, sociologue et chercheuse à l’UCL, estime que le fait d’opter pour ce type d’initiative est également un choix politique: "Une partie importante des personnes qui s’engagent dans ces alternatives se posent comme agents de changement culturel et y prennent part, elles-mêmes, en incarnant leurs idéaux de solidarité et d’écologie. (…) Elles décident de mettre très concrètement la solidarité au cœur de leur vie".
Manu VAN LIER
Infos: www.asblrcr.be


