Le retour du merveilleux


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Le retour du merveilleux
Par La rédaction
Publié le - Modifié le
6 min

"Game of Thrones"

"Game of Thrones"

A mesure que la sécularisation s’est implantée en Europe occidentale, certains phénomènes imprévus, inattendus, se sont manifestés. Alors que de nombreuses personnes se sont éloignées de la foi chrétienne, un intérêt pour de nouvelles formes de religiosité et de spiritualité est apparu en Occident ces vingt dernières années. Avec, en parallèle, un engouement pour le fantastique et le merveilleux.

Ce que certains appellent le "retour du religieux", qui a surpris les Eglises autant que les tenants de la laïcité, a pris les figures les plus diverses. On se souvient de l’engouement en faveur du "New Age" dans les années ‘90, mais bien d’autres courants, extrêmement divers, sont également apparus. Qu’il suffise de citer l’attrait pour les philosophies orientales, pour de nouvelles pratiques de méditation, pour le soufisme musulman, soit des courants sous-tendus par des démarches spirituelles authentiques, marquées par une quête de réponses à des questions essentielles sur la vie, sur la mort...

D’autres tendances, nettement plus douteuses, ont également vu le jour: attrait pour le paranormal, pratiques occultes, tels le recours à la voyance, à la magie, voire la sorcellerie, faisant appel à des forces surnaturelles ambiguës, parfois expressément démoniaques; croyances dans des superstitions irrationnelles, anciennes ou nouvelles. A travers ces pratiques, il s’agit le plus souvent de chercher des solutions immédiates, faciles, et donc fallacieuses, à des questions qui, elles, renvoient à la complexité du monde et de la condition humaine.

Questions existentielles

Devant ces différents courants et tendances, les chrétiens, et plus particulièrement les pasteurs de l’Eglise, sont appelés à se situer avec discernement: découvrir les questions et les attentes qui s’y expriment, voire les "semences de vérité" qu’on peut y trouver concernant l’homme, le monde, et même Dieu. Parfois, on peut y retrouver des éléments de la foi chrétienne, exprimés de manière plus ou moins implicite, plus ou moins consciente.

C’est, en particulier, le cas de ce que l’on appelle la littérature de "fantasy", la littérature fantastique, ou de science-fiction, qui se décline dans un nombre impressionnant de sous-genres, et qui suscite l’enthousiasme d’un nombre non moins impressionnant de lecteurs, y compris de très nombreux jeunes. On songe bien sûr à la saga de "Harry Potter", de l’auteure anglaise J.K. Rowling, vendu à des millions d’exemplaires dans le monde. On pense également à la trilogie du "Seigneur des anneaux", ou au "Hobbit" de J.R.R. Tolkien, qui a fasciné des générations de lecteurs. Citons encore, parmi tant d’autres, les auteurs George Orwell, Howard Lovecraft, Isaac Asimov, Stephen King ou George Martin, auteur du cycle "Game of Thrones", dont on a tiré une série télévisée au succès planétaire.

Le bien contre le mal

A première vue, ce type d’ouvrages semble fort éloigné des grands thèmes du christianisme. On y rencontre, outre des humains, nombre de personnages imaginaires, ressortissant à différentes mythologies "païennes", européennes ou autres: des dieux, des démons, des sorciers, des elfes, des vampires…, possédant des pouvoirs magiques ou maléfiques, engagés dans des quêtes mystérieuses ou des guerres épiques.

Or, le plus souvent, on y voit s’affronter forces du bien et forces du mal, autour d’enjeux tels que la justice, la liberté, la lumière qui doit triompher des ténèbres. Le plus souvent, les héros de ces récits, pour mener à bien leur mission, sont amenés à faire preuve de courage, d’abnégation, d’humilité. Ainsi, leur tâche est généralement liée à un chemin initiatique personnel, au cours duquel ils découvrent leurs limites, qu’ils sont appelés à dépasser, et leurs démons propres, qu’ils sont amenés à vaincre. Dans certains cas, au-delà ou plutôt à travers le langage mythique ou épique, ces récits mettent en scène des thématiques et des enjeux proprement chrétiens, consciemment (comme c’est le cas dans "Le Seigneur des anneaux") ou implicitement.

Des thèmes implicitement chrétiens

Prenons l’exemple de la série "Harry Potter". Dans un article consacré à la lecture de la Bible en catéchèse*, l’exégète Dominique Martens constate un retour du merveilleux à travers "de nombreux films ou romans", qui nous ouvrent "à la dimension symbolique de l’existence". "Loin de vouloir attirer les enfants et les adolescents vers l’occulte et la sorcellerie", continue l’exégète liégeois - contrairement à ce qu’on a parfois pu entendre dans le monde chrétien -, "le monde d’Harry Potter fonctionne comme un miroir du nôtre, avec ses règles et ses codes, miroir qui nous renvoie comme un écho des questions par rapport à notre propre système de valeurs". En d’autres termes, ce qui est mis en scène dans l’histoire d’Harry Potter, ce sont nos propres interrogations sur la vie et la mort, c’est notre propre combat contre le mal, pour
le bien.

Quant au valeurs en jeu dans cette saga, leur parallèle avec la foi chrétienne est frappant. On en voit de nombreuses illustrations, comme lorsque Dumbledore, le directeur de l’école des sorciers, explique à Harry qu’il possède "un pouvoir bien plus grand, que Voldemort ne possédera jamais: celui de l’amour, qui lui permettra de triompher".

Excès de rationalisme

A côté de la saga développée par J.K. Rowling, bien d’autres romans, films, séries, jeux de rôle relatant les aventures de personnages imaginaires, dans le monde réel ou dans des contrées chimériques, anticipant le futur ou évoquant un passé mythique, ont suscité un accueil enthousiaste auprès du grand public. Comment expliquer l’attrait, voire la fascination actuelle pour le fantastique, le merveilleux, l’imaginaire, la science-fiction? Alors que, parallèlement, les réponses de la foi chrétienne aux questions du sens de la vie, du salut de l’homme, du mal et de la mort, dans le Christ, ne sont entendues que par une minorité de nos contemporains.

Il n’est pas de réponse facile à ces interrogations, mais plusieurs pistes peuvent nous éclairer. D’abord, on peut constater que, pendant plusieurs décennies, de nombreux penseurs chrétiens se sont consacrés à une sorte de justification rationnelle du christianisme face aux critiques des sciences modernes, ou de l’athéisme, qualifiant la religion chrétienne de mythique, d’irrationnelle, de superstitieuse.

Certes, la foi n’est pas irrationnelle. Bien sûr, il faut rendre compte de la foi chrétienne devant les instances de la raison. Mais on l’a fait, parfois, en évacuant tout ce qui est proprement surnaturel dans le christianisme au nom d’un a priori rationaliste, comme si tout ce qui relève de l’action de Dieu, du miracle, de la grâce, ou finalement Dieu lui-même, ne pouvait être que mythe ou superstition, qu’il faut s’efforcer de réinterpréter de manière purement humaine. Comme s’il était forcément irrationnel de croire à la réalité du spirituel.

Le sens du mythe

Pas étonnant, dès lors, que beaucoup de personnes se soient tournées vers d’autres spiritualités, le christianisme apparaissant à un grand nombre comme trop cérébral, froid, moralisant. Entre-temps, une nouvelle synthèse, équilibrée, entre le divin et l’humain a vu le jour dans l’Eglise, mais cette bonne nouvelle n’est pas encore parvenue aux oreilles de tout le monde.

La fascination pour le fantastique, le mythique, peut également s’expliquer en partie par le délaissement, un temps, du surnaturel chrétien. Car le langage mythique, souvent méprisé par la pensée moderne, renferme des vérités humaines essentielles, qu’il exprime sous une forme imagée, symbolique, souvent plus riche qu’un discours purement rationnel. Même non chrétienne, la littérature fantastique, en rejoignant parfois le fonds religieux universel de l’homme, exprime certaines de ses aspirations fondamentales. A ce titre, elle est attente, certes implicite, du salut de tous les hommes en Jésus-Christ.

Christophe HERINCKX

*"Lire la Bible en catéchèse? Plus sans préalable", paru dans l’ouvrage "Un christianisme infiniment précieux." Namur/ Paris/ Montréal, Lumen Vitae/ Novalis, 2015, 402 pages.

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