A plusieurs reprises, dans ses lettres, l’apôtre Paul appelle les disciples du Christ à prier continuellement. Mais est-ce possible, au vu de nos vies (plus que) remplies? La prière continuelle, aussi appelée prière perpétuelle, nous permet de demeurer continuellement en présence de Dieu.
Soyez toujours dans la joie, priez sans cesse, rendez grâce en toute circonstance. Car c’est la volonté de Dieu à votre égard, dans le Christ Jésus", écrit saint Paul (1 Thessaloniciens 5,16-18). Cette invitation relaie celle de Jésus lui-même à "prier constamment et de ne pas se décourager" (Luc 18,1).
Bien souvent, la prière chrétienne est comprise comme une prière "de demande". Cet aspect ne doit bien sûr pas être négligé, surtout lorsque la demande exprime l’appel à l’aide de l’homme qui est dans la détresse, dans le découragement, dans le désespoir. C’est lorsque l’homme crie vers Dieu "du fond de l’abîme" qu’il adopte, peut-être, l’attitude la plus authentiquement humaine devant Dieu. De même, lorsque, du fond de son cœur, il exprime sa joie et sa gratitude à Dieu à la suite d’un événement heureux.
A propos de la prière de demande, Jésus dit ceci, dans l’évangile de Matthieu: "Si donc, vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est aux cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent" (Mt.7,11). L’évangile de Luc ajoute cependant une précision importante concernant ce que Dieu donne: "…combien plus le Père céleste donnera-t-il l’Esprit-Saint à ceux qui le Lui demandent" (Lc 11,13).
Le don de Dieu lui-même
Ces deux extraits, lus en parallèle, nous indiquent que les bonnes choses que Dieu nous donne, c’est donc avant tout son Esprit. Comme l’écrivait le pape Benoît XVI dans son "Jésus de Nazareth": "Cela veut dire que le don de Dieu est Dieu lui-même, le ‘bien’ qu’il nous donne, c’est lui-même" (page 160). Dans le cadre de la spiritualité chrétienne, il est donc important de prendre conscience qu’une conversion de notre prière est nécessaire.
Il s’agit, pour le chrétien, de participer à la prière de Jésus, qui est communion intime avec son Père. Par la prière, il s’agit de développer une relation d’amour, d’intimité avec le Christ. Et par notre intimité avec le Christ, nous entrons dans sa relation d’intimité avec son Père, qui est aussi notre Père, dans l’unique Esprit qui est amour divin.
C’est seulement dans cette perspective que les demandes que nous pouvons adresser à Dieu prennent leur juste place: elles finissent alors par exprimer notre disponibilité à Dieu, notre disposition à faire la volonté de Dieu. C’est-à-dire à discerner ce que Dieu veut pour nous, à travers les situations et les événements, heureux ou difficiles, que nous pouvons traverser au cours de notre vie.
Vivre en présence de Dieu
Mais surtout, cette perspective nous fait découvrir ce qu’est le cœur de la prière et de la spiritualité chrétiennes: en arriver à vivre continuellement en présence de Celui qui est toujours présent à nous, présent en nous, comme "le plus intime que l’intime de moi-même", en même temps que le "plus élevé que les cimes de moi-même" (saint Augustin, Confessions, III, 6, 11).
Dieu nous est toujours présent. Présent dans notre cœur le plus intime, dans notre âme. D’une présence infiniment aimante, bienveillante, réconfortante. D’une présence qui nous appelle constamment à nous tourner vers elle, mais sans jamais s’imposer: "Voici, je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et prendrai la cène avec lui, et lui avec moi" (Apocalypse 3,20). C’est nous qui, accaparés par les tâches du quotidien, le plus souvent submergés par nos occupations, nos pensées ou nos émotions, avons du mal à être présents à cette Présence, alors que nous sommes faits pour elle.
Une orientation et une attention
C’est ici que la prière continuelle, ou perpétuelle, prend tout son sens. De quoi s’agit-il? Il ne s’agit pas de prier continuellement au sens où l’on s’adresserait en permanence à Dieu, en pensée ou en parole. Il s’agit de développer, de cultiver une orientation, une attention de notre être profond à la présence de Dieu en nous. Benoît XVI l’exprime de cette manière: "L’orientation qui pénètre notre conscience tout entière, la présence silencieuse de Dieu dans le fond de notre pensée, de notre méditation, de notre être, nous l’appelons la ‘prière continuelle’" (Jésus de Nazareth, page 153). Il s’agit donc d’une sorte de disposition intérieure, un peu comme, lorsque l’on aime quelqu’un, on "pense à lui" toute la journée, sans que cela nous demande un effort particulier, sans que l’on doive pour autant arrêter toute autre activité.
Dans un sens analogue, la prière continuelle consiste à demeurer présent à la Présence de Dieu, à laisser cette présence se déployer en nous, à travers tout ce que l’on fait, sans devoir nous couper des occupations quotidiennes. Par contre, lorsque l’on vit cette forme de prière, ces occupations finissent par en être transfigurées, transformées. Nous devenons également plus attentifs aux autres, plus paisibles dans nos relations aux autres. On peut se rendre compte, par exemple, que le stress ou l’énervement ne nous submerge plus comme avant, et qu’on arrive à garder une humeur égale et une forme de sérénité au milieu de la tempête.
Compris en un sens spirituel, le récit évangélique de la tempête apaisée illustre ce qui se passe alors: "Il (Jésus) monta dans la barque, et ses disciples le suivirent. Et voici, il s’éleva sur la mer une si grande tempête que la barque était couverte par les flots. Et lui, il dormait. Les disciples s’étant approchés le réveillèrent, et dirent: ‘Seigneur, sauve-nous, nous périssons!’ Il leur dit: Pourquoi avez-vous peur, gens de peu de foi? Alors il se leva, menaça les vents et la mer, et il y eut un grand calme" (Matthieu 8,23-26).
Prière continuelle, prière ponctuelle
Ce passage éclaire aussi, d’une certaine façon, le lien qui existe entre la prière continuelle et la prière ponctuelle, active, orale, comme nous la connaissons plus habituellement. Jésus, qui est Dieu se rendant pleinement présent à nous dans l’histoire, Icône du Père dans le monde, est présent, silencieusement, dans la barque de notre cœur. Il semble dormir, mais en fait, il veille. En principe, si nous avons la foi, l’assurance de sa présence en nous devrait suffire à calmer nos tempêtes intérieures. Mais voilà, nous sommes en chemin, et nous avons besoin – pas Dieu, mais nous – de nous adresser à Dieu pour que sa présence devienne manifeste dans notre vie.
Dans le même sens, c’est en nous adressant à Dieu que nous pouvons cultiver, peu à peu, notre prière continuelle. Lorsque nous lisons la parole de Dieu dans les Ecritures, nous nourissons notre présence à Dieu. Et réciproquement, notre présence continuelle à Dieu, en se développant, inspire, habite de plus en plus nos prières ponctuelles.
Celles-ci ne doivent donc pas être négligées dans l’optique de la prière continuelle, au contraire. Parmi ces prières, il y a bien sûr l’eucharistie et les autres prières liturgiques. Il y a également notre méditation personnelle des Ecritures. Ces différentes formes de prière nous pemettent de cultiver notre relation effective, intérieure à Dieu. Pas une divinité à notre image, mais le Dieu qui s’est effectivement révélé en Jésus-Christ.
A cet égard, certaines formules de prières gardent tout leur sens, en particulier le "Notre Père", qui nous a été transmis par Jésus lui-même, et qui nous permet de prier avec ses mots à lui. De cette façon, nous entrons progressivement dans la prière continuelle par excellence: celle du Christ, qui est communion pleine et continuelle avec le Père, dans l’Esprit. Communion à laquelle nous sommes appelés à participer. Certaines prières plus brèves peuvent aussi nous aider, et être utilisées à tout moment pour nous "reconnecter" à Dieu. La prière dite "de Jésus", très courante dans l’Orient chrétien, en est un bel exemple: "Seigneur Jésus, Fils de Dieu, prends pitié de moi, pécheur". Une prière à utiliser sans modération…
Christophe HERINCKX
(Fondation Saint-Paul)


