L’appartement est lumineux. Çà et là, quelques objets religieux égayent la pièce et inscrivent la présence de Dieu dans la vie familiale. Le visage grave et le regard bienveillant, Léon Khanji parcourt ses souvenirs et ses projets, avec les chants de Taizé en fond sonore.
Prendre la décision de quitter Alep n’a pas été aisé pour ce notable, attaché à sa ville et son métier de dentiste. Or, depuis le début de la guerre, la faucille de la mort a tranché la vie de bien des innocents. Chaque jour, les bombes tombaient à côté de sa clinique, installée au centre d’Alep. Contraints de marcher le nez en l’air, sur le qui-vive, la vie des Khanji s’est déroulée pendant quatre ans "dans la peur et l’insécurité". Pourtant, Joseph et sa famille ont tenté de résister et de demeurer là où ils avaient grandi. Jusqu’au jour où le climat de sécurité s’est dégradé, au point que la mort prenne le pas sur la survie et conditionne le quotidien. Parmi les vies innocentes qui furent fauchées, il y eut des enfants d’amis… Et là, c’en fut trop pour l’épouse de Léon, qui le pressa alors de fuir la ville et le bruit des armes, au nom de leurs quatre enfants. Léon a connu le dilemme de l’homme confronté à ses engagements citoyens et sa vocation de père. "Jusqu’au dernier jour, je ne pensais pas quitter Alep. Tous nos souvenirs, voisins, amis, proches… tous étaient là. Il a fallu se résoudre à quitter avec nos seuls vêtements pour trouver une autre vie."
Oser l’exil
Le début du voyage fut périlleux, jusqu’à la frontière libanaise. C’est en juin, le jeudi 4 juin, nous précise-t-il, que toute la famille est partie en exil, rejoignant l’ambassade de Belgique au Liban. Au nombre du périple, se trouvaient les beaux-parents de Léon, ainsi que son beau-frère, accompagné de sa femme et de leurs enfants. Comme bien des migrants, la famille est aujourd’hui disséminée dans différentes terres d’accueil. Plus que le départ précipité, l’abandon de leur entourage, le plus lourd pour les chrétiens d’Orient, c’est l’éclatement de leurs familles. Alors, pour les consoler, reste la perspective réjouissante des retrouvailles. Pour preuve, lors de la fête de Pâques, beau-frère et belle-sœur sont venus d’Allemagne retrouver la famille nouvellement installée dans le Brabant. Avec simplicité et dignité, les adultes commentent la vie d’autrefois, lorsque la guerre n’avait pas encore éclaté. Car, ces hommes et femmes, le comprendra-t-on un jour, avaient un emploi, une maison, une voiture, ils exerçaient des activités variées. Propriétaire d’une pâtisserie renommée, le grand-père évoque, les yeux brillants, ses plus belles réalisations. Pas une photo ne subsiste pour témoigner de la splendeur passée. Seuls les mots et les regards voilés de ce survivant, qui commente une réalité évanouie.
En Belgique, chacun des enfants Khanji a retrouvé le chemin de la scolarité, non sans dommages, puisqu’ils ont été rétrogradés d’une ou deux années scolaires. Il faut bien entendu s’approprier un nouveau lexique dans certaines disciplines plus techniques, mais le manque de connaissance de la langue française n’est pas l’unique responsable. A cela vient s’ajouter l’absence d’équivalence entre les enseignements. Pourtant, les quatre adolescents arborent un visage souriant et confiant. Ils ont la vivacité et la spontanéité joyeuse de leur génération, un fameux gage d’insertion culturelle.
Un témoin itinérant
En 2003, Léon s’est rendu à Rome, avec son épouse, en tant que responsables des Equipes Notre-Dame. Ils ont ainsi eu l’occasion de rencontrer le pape Jean-Paul II dans la salle Clémentine. Trois ans plus tard, c’était au tour de Lourdes, puis Rome et enfin Paris. De belles vacances, commente Léon, sans sombrer dans la nostalgie. "L’Europe ce n’est pas très loin de nous, parce qu’on a dans ma famille une culture française." Trois générations de la famille Khanji se sont d’ailleurs succédé au collège des Frères maristes à Alep, jusqu’à la nationalisation de l’école par le gouvernement en 1967. Le couple Khanji est intimement lié à la mission dans l’Eglise. En arrivant en Belgique, leur première demande a d’ailleurs été l’envoi dans une paroisse dynamique. Une attente d’autant plus compréhensible que Léon a assuré, pendant dix ans, la fonction de secrétaire général de la Société Saint-Vincent de Paul, jusqu’à son départ. Il reconnaît avoir été particulièrement sollicité pendant la période de guerre. "La providence de notre Dieu nous guide dans cette vie." Sitôt après leur arrivée dans leur nouvelle paroisse du Brabant wallon, ils ont témoigné de leur vie de chrétiens d’Orient et de leur engagement auprès des END. Aussitôt, quelques couples les ont sollicités pour créer une nouvelle équipe! Le dynamisme des nouveaux venus fait des émules…
Sans langue de bois
Il n’est pas évident de lâcher sa famille, ses amis, sa maison, en emportant deux sacs en tout et pour tout. Pourtant, Léon comprend la crainte des Européens et des Belges face à l’immigration. "La responsabilité revient aux réfugiés. Car la nation belge a ouvert ses bras pour accueillir les étrangers, avec générosité, pour leur assurer une vie paisible et digne. Mais, comme réfugié, il importe de respecter aussi les lois de ce pays. Il ne s’agit pas d’appliquer notre loi dans les pays d’accueil." Et Léon de se souvenir de propos radicaux entendus dans des groupes de réfugiés. L’incitation à la haine l’inquiète, lui qui a grandi entouré de tolérance, dans une ville oecuménique. Lecteur assidu du Coran, Léon n’a pas peur d’un conflit de religion, pour autant que les gens "aient une base religieuse forte pour apporter un témoignage aux autres. Notre doctrine est une foi d’amour." A la demande des évêques de son pays, le croyant a participé à une dizaine de rencontres islamo-chrétiennes en Egypte, au Liban et en Jordanie.
Il s’est également rendu à Taipei, capitale de Taïwan, en 2009, afin d’assister à une réunion organisée pour les associations caritatives de 30 pays d’Asie. Là, Léon a entendu parler des persécutions des minorités chrétiennes. En comparaison, pensait-il alors, comme la vie des chrétiens était paisible en Syrie! "Notre Dieu nous a choisis dans cette région, pour donner un témoignage. La vie chrétienne, ce n’est pas seulement manger et dormir! Il y a une mission pour nous. Dans ma clinique, j’ai répondu à toutes les questions des patients musulmans et même des imams. Je leur ai d’ailleurs offert une centaine d’évangiles!" Lucide, "après avoir été lié à la terre", il est désormais sans illusion sur l’avenir des siens au Moyen-Orient. Rempli de gratitude pour les Belges et l’Eglise de Belgique, Léon Khanji veut envisager l’avenir de ses enfants avec espérance.
Angélique TASIAUX


