
Père Charles-Delhez
La joie est une nomade, enfant de Bohème. Elle vient et s’en va, alternant avec la tristesse. Elle est la signature du passage de Dieu dans notre vie, parfois au milieu de nos plus profondes ténèbres. Souvent, nous la souhaitons aux autres: joyeux anniversaire, joyeuses Pâques, joyeux réveillon! Elle est en effet le seul trésor. Notre désir le plus profond est qu’elle plante sa tente dans nos existences. Nous sommes nés pour la joie, "la joie divine d’exister", selon la belle formule d’Eloi Leclerc.
La joie du croyant est la meilleure preuve de Dieu. Elle est "le signe que la vie a réussi" (Henri Bergson), que nous sommes là où nous devons être, que nous sommes en train de réaliser notre vocation. "C’est à la joie que nous avons que nous reconnaissons ce que nous sommes", nous dit Daniel Facérias. Don Bosco en faisait le premier secret de la sainteté. "La foi lie toutes mes joies et en fait un bonheur", me partageait un jour mon ami Grégoire.
La trace la plus claire de l’existence de Dieu, c’est ma propre existence lorsque je la perçois comme un cadeau gratuit. Rien ne peut justifier que je l’aie reçue et que je la conserve. Sûrement pas mes mérites. Seulement l’amour d’un Autre que je nomme Dieu et qui se manifeste à moi par tous ceux qui me font vivre, à commencer par mes parents qui m’ont mis au monde. Je suis aimé, et d’un amour infini. Nous ne sommes en effet pas coincés entre deux néants, celui du big-bang, un commencement sans origine, et celui du big crunch final, une fin sans horizon.
Si notre vie repose sur un amour, alors l’envie nous prend de chanter notre merci. Et pas seulement dans les églises, mais à tout moment: devant la nature, lors d’un moment d’amitié, dans une rencontre vraie. Pourquoi étaient-ils joyeux, se demandait un jour Christiane Singer en observant des enfants pieds nus, mal vêtus, mangeant sans doute à la sauvette dans du fer-blanc, souvent la morve au nez et les cils collés. Et voici sa réponse: "Objectivement, en effet, ces enfants-là n’avaient pas de "raison" d’être dans la joie. Mais leur "raison" - en était-ce une? - était superbe: ils étaient vivants!" Ils habitaient pleinement leur existence.
"La joie suppose toujours un autre, elle est toujours reçue" (Eric-Emmanuel Schmitt). Yvan, me racontait un jour que depuis des années, le matin de son anniversaire, devant sa porte, un colis au bel emballage l’attendait. Quelle joie! Il s’empressait de le déballer et y découvrait un magnifique cadeau choisi avec goût. Mais il avait beau fouiller dans les plis et les replis du papier, aucune trace de celui ou de celle qui le lui avait offert. Quand Yvan me confiait cela, une certaine tristesse tintait dans sa voix. La joie d’un cadeau, n’est-ce pas d’embrasser celui qui l’a offert?
Hélas, nous allons trop souvent chercher la joie où elle n’est pas. Nous confondons joie et jouissances. Au lieu de poursuivre la recherche de la joie véritable qui, comme l’or, a besoin d’être sans cesse purifiée, nous nous arrêtons en route: les plaisirs superficiels nous font croire que le bonheur est à portée de la main. Or, "il n’y a qu’une joie, qu’un bonheur pour l’homme, c’est de donner son plein", disait Marcel Légaut. L’horizon du Carême, c’est la joie pascale, la joie de celui qui nous a aimés du plus grand amour, allant jusqu’à se donner lui-même.
La Résurrection est le triomphe de la joie sur nos pourquoi. Qu’au jour de Pâques, plus que jamais, nous ayons envie de chanter, que ce soit un Alléluia ou une autre mélodie, religieuse ou profane. Fredonner toute la journée manifeste que le soleil brille pour nous! Si l’oiseau chante au début du printemps, c’est parce que la vie fait à nouveau signe.
La joie est toujours accompagnée de sa sœur jumelle, la paix intérieure. Elles sont les deux mains que nous tend le Ressuscité.
Charles DELHEZ s.j.
Chronique parue dans l’hebdomadaire Dimanche n° 10 (daté du 13 mars 2016). Retrouvez chaque mois la chronique de Charles Delhez dans Dimanche. Abonnement ici.

