Théologie: Dieu nous parle par des médiations


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Théologie: Dieu nous parle par des médiations
Par La rédaction
Publié le - Modifié le
7 min

B.BourgineBenoît Bourgine est enseignant-chercheur à la faculté de théologie de l’UCL. Co-auteur du livre "Dieu au risque de la religion", il nous explique pourquoi, malgré son caractère parfois "trop humain", la religion est cependant un moyen que Dieu utilise pour se faire connaître de l’homme.

Professeur Bourgine, qu’entendez-vous par cette formule: "Dieu au risque de la religion"?

On peut se demander si Dieu ne s’est pas compliqué la vie en passant par la religion pour nous parler et se rendre accessible. On sait que les religions ont, dans l’histoire, été parfois sources de domination sur les autres. Elles ont parfois troublé le message religieux initial. Quand on pense au poids du rituel, au cléricalisme, à l’opacité de l’institution, on se rend compte que la religion peut devenir un carcan plutôt qu’une aide.

La religion, par certains aspects, peut brimer la vie, peut empêcher que la spiritualité, c’est-à-dire la vie de l’esprit, s’épanouisse et se développe. Elle peut aussi empêcher que le dialogue avec Dieu soit vraiment productif, sincère; elle peut empêcher que l’homme écoute Dieu correctement et le connaisse tel qu’il est. Les prophètes d’Israël ont été les premiers à dire, à propos de la religion: "Il faut parfois la remettre en question". Parce que, dans la Bible, on voit parfois les prêtres ou le roi détourner à leur profit la loi religieuse donnée par Dieu au peuple pour son bien.

Cet esprit contestataire prophétique est souvent nécessaire pour faire en sorte que la religion ne se retourne pas contre Dieu. Parce que c’est peut-être Lui qui risque le plus gros dans l’aventure. Or lui-même a choisi ce détour de la religion pour nous parler, au lieu de s’adresser à nous sans médiation.

Mais on peut se demander d’un autre côté si, en nous parlant immédiatement, sans risque de détournement, Dieu aurait vraiment respecté notre manière d’être humain, notre rythme, notre épaisseur. Car on ne peut pas se passer de certaines médiations, comme celles qui sont présentes dans la religion. Seulement ces médiations représentent un risque pour Dieu, comme pour l’homme, à savoir le risque que le message originel soit obscurci.

L’Evangile, par certains côtés, serait une subversion de la religion. Jésus critique la religion mais, en même temps, il ne l’écarte pas entièrement. Si Dieu s’adresse à l’humanité par des médiations, cela veut dire que la "transcendance" peut transparaître à travers cette "immanence" qu’est la religion?

Après les prophètes, il y a Jésus, et Jésus montre comment on peut se situer par rapport à la religion. La religion, il l’assumait pleinement. La religion d’Israël, du Second Temple, il l’a vécue comme un fidèle parmi tant d’autres. On le voit, il va à la synagogue, il lit les Ecritures, il discute avec les théologiens de l’époque… parfois durement. Mais en même temps, il convertit la religion.

Il ne supprime pas les actes religieux, tels que le jeûne, l’aumône, la prière, mais il opère néanmoins un changement radical de la religion juive. Le temple, c’est désormais son corps ressuscité. Et, fondamentalement, la loi, c’est la grâce, c’est-à-dire le chemin qu’il a montré du don de soi aux autres et la force de s’y engager avec joie. L’amour est le lieu où se vit la religion. L’amour subvertit les préceptes religieux, au sens où il en donne l’esprit.

Il ne faut donc pas jeter l’enfant avec l’eau du bain. Jésus assume la religion, demande de l’assumer et, en même temps, celle-ci est transformée de l’intérieur. On parle beaucoup de blasphème en ce moment. Jésus est mort à cause d’une loi anti-blasphème. Cela doit nous amener à rester vigilant quand on demande de sanctionner le blasphème.

Le temple, c’est lui. L’Eglise, ce sont les pierres vivantes que nous sommes, mais en même temps, on a besoin des églises de pierres. On a ce juste milieu à garder en tâchant toujours, à la suite de Jésus, qui est le médiateur, de distinguer l’essentiel de l’accessoire. Ne pas sacrifier Dieu à la religion, aux manies et aussi, souvent, aux appétits de pouvoir qui se manifestent dans le fonctionnement de la religion.

Nous sommes des êtres qui vivons dans le temps et qui avons besoin de temps religieux. Et si on n’avait pas ce temps quotidien, hebdomadaire ou annuel que donne la liturgie, on manquerait de structures. Ce serait une spiritualité sans corps. On risquerait tout simplement d’être des doux rêveurs sans l’institution "Eglise", si on n’avait pas des responsables chargés de la discipline, de la doctrine, de l’unité. Comment faire sans ces essentiels que procure la religion, en commençant pas les Ecritures et les sacrements que l’Eglise nous donne et par lesquels on peut accéder au Christ lui-même ? Qui ignore les Ecritures, ignore le Christ.

Est-ce que, pour le théologien que vous êtes, le spirituel et le religieux recouvrent la même réalité en l’homme?

Je proposerais de distinguer ces deux aspects, et d’en ajouter un troisième. D’un côté, il y a la spiritualité en général, dont aucun homme, aucune femme, n’est dispensé. C’est ce qui nous caractérise, qui fait que nous ne sommes pas des pierres ou des animaux. Nous sommes capables d’avoir un dialogue intérieur, de répondre de ce qu’on est vis-à-vis des autres, de soi-même, de ce qu’on trouve grand dans le monde, en soi. Nous pouvons vivre de la vérité, de la beauté, de la bonté, qui interpellent tout homme, et ça c’est la spiritualité. La spiritualité implique déjà une transcendance, et même un absolu. L’athée peut avoir accès à un absolu, tels la justice, la liberté, la solidarité, pour lesquels il pourrait éventuellement vouloir mourir.

D’un autre côté, il y a le religieux, qui est plutôt une ouverture à un au-delà. Penser qu’il y a dans l’homme plus que l’homme, quelque chose qui l’appelle de manière impérieuse, et qui débouche une vie religieuse. Enfin, il y a les religions, c’est-à-dire les religions historiques instituées.

Il est utile de distinguer ces trois éléments. Il n’est pas nécessaire d’être religieux pour avoir une spiritualité. L’économiste et sociologue Max Weber, parmi d’autres, indique n’avoir aucune fibre religieuse. Cela ne l’empêche cependant pas d’avoir une vie selon l’esprit, d’examiner sa propre vie, de revenir sur ce qu’il est, de pouvoir faire des choix qui engagent. Pensons à ces gens courageux, comme ces journalistes en Russie, en Turquie ou même en France, qui sont capables de payer de leur vie pour la liberté de tous.

Qui est Dieu pour vous?

Comme théologien, j’ai le souci de dire, si possible, des choses justes sur Dieu. "Justes" ne veut pas dire "adéquates", puisque Dieu nous dépasse, même s’il s’est dévoilé à nous en des paroles humaines. On peut donc toujours confronter ce qu’on dit de Lui à ces paroles. Pour un théologien chrétien, ce sont l’Ecriture et la tradition qui nous transmettent ce langage.

Mais ce langage qui nous vient des Ecritures et de la tradition doit être retrempé dans l’expérience que les hommes font de Dieu aujourd’hui. Sinon, ces paroles sont comme de la lave refroidie. Pour que cette lave puisse devenir une parole vive qui soit dans le courant de la vie et de la tradition, il faut qu’elle soit plongée dans une expérience authentique de Dieu. Il s’agit d’être au plus près de la manière dont Il parle, dont Il est présent aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui. Et ça, ce n’est pas seulement un problème intellectuel.

Il y a aussi une question, formulée ainsi par Vatican II: "Quelles sont les joies et les tristesses des femmes et des hommes d’aujourd’hui?" Que négligent-ils aussi dans leur manière de vivre, parce que chaque époque a ses modes, chaque époque a ses idoles. Que dit-il aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui? Impossible de parler de Dieu de manière abstraite, il faut plutôt se demander ce qu’Il veut dire aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui.

 

Propos recueillis par Christophe Herinckx (Fondation Saint-Paul)

 

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