On sait que dans le monde juif, la pureté n'est pas l'absence de péché, mais l'aptitude à s'approcher de Dieu. Les Pharisiens attachaient beaucoup d'importance aux règles de pureté, pour être dignes de prier et de se rendre au Temple. Jésus, lui, vient de dire que la pureté est d'abord affaire de cœur et d'intention.
Au risque de scandaliser les Pharisiens, il a dit: "Ce qui sort de la bouche provient du cœur, et c'est cela qui rend l'homme impur. Du cœur, en effet, proviennent les intentions mauvaises... C'est là ce qui rend l'homme impur; mais manger sans s'être lavé les mains ne rend pas l'homme impur." (Mt 15, 19-21).
Or, c'est juste après cette controverse que Jésus décide de se rendre en territoire païen, là où justement, tout le monde est impur aux yeux des Juifs puisque personne ne respecte les règles de pureté de la loi juive. Cette Cananéenne, en particulier, qui vient à la rencontre de Jésus est une païenne; pourtant, elle n'hésite pas à s'adresser à lui pour lui demander de guérir sa fille: "Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David! Ma fille est tourmentée par un démon." Sans doute a-t-elle eu vent de la réputation de guérisseur de Jésus.
Curieusement, celui-ci ne répond pas; ce qui incite ses disciples à intervenir: "Donne-lui satisfaction car elle nous poursuit de ses cris". Cela fait penser à la parabole de l'ami importun rapportée par saint Luc: "Si l'un de vous a un ami et qu'il aille le trouver au milieu de la nuit pour lui dire: Mon ami, prête-moi trois pains, parce qu'un de mes amis m'est arrivé de voyage et je n'ai rien à lui offrir, et si l'autre, de l'intérieur, lui répond: Ne m'ennuie pas! Maintenant la porte est fermée; mes enfants et moi nous sommes couchés; je ne puis me lever pour te donner du pain, je vous le déclare: même s'il ne se lève pas pour lui en donner parce qu'il est son ami, eh bien, parce que l'autre est sans vergogne, il se lèvera pour lui donner tout ce qu'il lui faut." (Lc 11, 5-8). Il semble bien que par cette parabole Jésus recommande la persévérance dans la prière.
Jésus, lui, va encore plus loin. Il commence par justifier son refus d'intervenir: "Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens." Mais il finit par agir en faveur de la Cananéenne; et pourquoi change-t-il d'avis? Parce qu'elle a la foi, dit-il: "Femme, ta foi est grande, que tout se fasse pour toi comme tu le veux!"
Je ferai trois remarques: premièrement, Jésus dit que la Cananéenne a la foi simplement parce qu'elle s'obstine à lui faire confiance; elle ne se laisse pas rebuter, au contraire, elle insiste: "les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres." La foi n'est-ce pas cela: s'obstiner à faire confiance?
Deuxième remarque: Jésus n'exige de la Cananéenne aucune des pratiques de la religion juive: seulement la foi. On peut penser que la question de l'admission des non-Juifs dans les communautés chrétiennes se posait encore au moment où Matthieu rédige son évangile. Et on a vu dans l'attitude de Jésus envers la Cananéenne un modèle d'accueil des païens, au nom de leur foi. Enfin, il est évident que l’opiniâtreté de la maman était guidée par son amour pour sa fille. Peut-être aurons-nous l’opiniâtreté suffisante pour demander et obtenir le salut du monde… quand nous l’aimerons assez.
Marie-Noëlle Thabut - (Extrait de L’intelligence des Ecritures – Editions Artège)
