La dernière soirée de Jésus avec ses disciples ne fut pas du tout cool: les unes après les autres, les "douches froides" se succédèrent, étouffant l’enthousiasme de ces hommes qui se croyaient à la veille du triomphe messianique.
D’abord, en plein repas, le Maître s’était tout à coup levé et s’agenouillait pour laver les pieds de chacun! Le messie prenant l’attitude d’un vil esclave: quelle honte! Inacceptable pour Pierre! - Ensuite, Jésus leur donnait l’ordre de l’imiter: chacun doit servir l’autre et accepter d’être servi par son frère. Impossible! - Puis, livide, il leur annonçait que l’un d’eux allait le livrer. Un traître parmi eux: qui?... - Soudain, après avoir accepté le pain que Jésus lui offrait, Judas se levait et sortait. Pourquoi? Où allait-il? - Enfin, alors que Pierre affirmait son courage inébranlable, son Maître lui révélait devant tous qu’il était incapable de martyre.
Nous ressemblons encore à ces pauvres hommes: nous voulons un Dieu Tout-Puissant, une Eglise majestueuse, des prêtres impeccables, des martyrs héroïques, des eucharisties cordiales… et nous sommes tout "bouleversés" quand l’Evangile nous pousse vers la croix, quand la foi doit être service et pardon, quand des responsables commettent des vilenies, quand la messe est d’un ennui mortel.
Pour vaincre nos scandales, nous relisons aujourd’hui le chapitre 14 de Jean: il est notre grande consolation et notre véritable consolidation: "A l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père, il disait à ses disciples: "Ne soyez donc pas bouleversés : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi".
Il n’y a qu’un remède à nos troubles: croire en Jésus, lui faire autant confiance qu’à Dieu lui-même. Il ne s’agit pas d’"avoir la foi" - mot que Jean ignore totalement – mais de CROIRE. La foi n’est pas une opinion que l’on trouve et que l’on perd, une croyance fragile risquant de disparaître: elle est acte, décision, engagement de la personne. Le verbe "croire" sera répété 7 fois dans le chapitre: tout tourne autour de lui. Chercher le réconfort par d’autres moyens est un leurre.
La foi et l’espérance
"Dans la maison de mon Père, beaucoup peuvent trouver leur demeure sinon, vous aurais-je dit: "Je pars vous préparer une place"? Quand je serai allé vous la préparer, je reviendrai vous prendre avec moi afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi. Pour aller où je vais, vous savez le chemin."
Jésus est rejeté hors du temple de Jérusalem, il va être exécuté mais il est sûr qu’en transfigurant cette défaite en don d’amour, il sera reçu comme le Fils dans la Maison éternelle du Père. Car le temple de pierres n’est qu’un lieu symbolique où les croyants se rendent pour apprendre à faire de leur existence un pèlerinage vers la véritable "Maison de Dieu", le ciel, où il n’y a plus de méfaits.
En envoyant Jésus à la mort, ses ennemis vont en fait le déléguer comme avant-coureur des disciples. S’il leur "prépare" un lieu là-haut ce n’est évidemment pas qu’il s’y trouve du désordre mais parce que son sacrifice, seul, permet aux hommes d’être accueillis à leur ultime destination. Il ne part pas pour les regarder se débattre dans les difficultés mais il viendra les "prendre avec", les "assumer" pour qu’ils puissent pénétrer, à leur tour, comme enfants, dans la Maison de leur Père. Il est impossible à la mort de séparer ceux que Dieu a unis: Jésus veut demeurer éternellement avec ses pauvres Galiléens si lents à le reconnaître, si prompts à le trahir mais qu’il ne pourra jamais abandonner car il les aime. Christ tient plus à nous que nous à Lui.
Le chemin de l’homme vers Dieu
Evidemment les disciples ne comprennent pas du tout ce que signifie ce mystérieux "départ" du Maître. Quel est donc le chemin de l’homme?
Thomas lui dit: "Seigneur, nous ne savons pas où tu vas: comment pourrions-nous savoir le chemin?" Jésus lui répond: "Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie; personne ne va vers le Père sans passer par moi. Puisque vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père. Dès maintenant vous le connaissez, et vous l’avez vu."
Dans les premiers évangiles, Jésus enseignait la voie des béatitudes, il révélait la vérité, il promettait la Vie. Après plusieurs années supplémentaires de méditation et de guidance par l’Esprit, Jean a compris que si Jésus est le Fils Unique de Dieu, son œuvre ne peut lui être extérieure: IL EST CE QU’IL DIT ET CE QU’IL FAIT.
Il ne donne pas des leçons de morale: IL EST LE CHEMIN qui permet d’atteindre le Père.
Il n’explique pas la vérité: IL EST LA VERITE c.à.d. la Révélation parfaite de Dieu Père.
Il ne promet pas la vie: IL EST LA VIE DIVINE puisque la communion avec lui est identiquement celle avec le Père.
Autrement dit le christianisme n’est pas une religion, la vénération d’un livre sacré, une morale, un catéchisme, un embrigadement dans une institution. C’est Quelqu’un.
Croire, c’est découvrir Jésus Fils, s’attacher à lui, vivre une relation personnelle avec lui.
Philippe lui dit: "Seigneur, montre-nous le Père; cela nous suffit." Jésus lui répond: "Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe? Celui qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire: “Montre-nous le Père”? Tu ne crois donc pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi! Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même et le Père qui demeure en moi fait ses propres œuvres. Croyez-moi: je suis dans le Père, et le Père est en moi; si vous ne croyez pas ma parole, croyez du moins à cause des œuvres.
Amen, amen, je vous le dis: celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes, parce que je pars vers le Père…"
Cette nouvelle question montre encore combien la découverte de l’identité de Jésus fut difficile pour les apôtres. Pouvaient-ils voir en lui autre chose qu’un grand homme, un prophète, un guérisseur exceptionnel, un envoyé de Dieu?
A nouveau il appelle les siens à LE CROIRE lorsqu’il déclare sa communion unique avec Dieu son Père (deux fois répété). Pour avancer dans cette découverte si ardue, il y a deux voies:
SES PAROLES: hélas depuis le catéchisme jusqu’aux lectures ânonnées à l’église, nous nous habituons aux discours de Jésus sans plus remarquer leur valeur exceptionnelle, leur ton unique. Il nous faut retrouver l’émerveillement des soldats qui furent incapables de l’arrêter: "Jamais homme n’a parlé comme cet homme" (7, 46). Des étincelles se trouvent dans beaucoup de livres: la Lumière est dans l’Evangile.
SES ŒUVRES: Si les enseignements de Jésus intriguent sans provoquer l’adhésion, que les disciples alors réfléchissent à tout ce qu’il a fait et ils devront bien reconnaître qu’aucun prophète n’avait accompli tout ce qu’il a réalisé.
… ET LES ŒUVRES DE L’EGLISE. Et si tout cela ne suffit pas, si le lecteur demeure sceptique devant l’Evangile, qu’il considère sans préjugés l’influence extraordinaire de Jésus sur l’histoire. Si au lieu de se focaliser sur les tares (réelles), les erreurs (innombrables), les scandales (épouvantables) de l’Eglise, on consent à étudier ce qu’elle a accompli, on verra que ses réalisations au service des hommes et surtout des plus démunis sont considérables. "Vous ferez des œuvres plus grandes que moi". Jésus, sans jalousie, est tout heureux de promettre aux siens de le dépasser en efficacité.
Le pauvre François d’Assise attirant des milliers de jeunes sur le chemin de la pauvreté libératrice, Monsieur Vincent sauvant des multitudes de misérables abandonnés par leur roi ivre de luxe, le père Damien chez les lépreux et tant d’autres inconnus sont la manifestation que Jésus n’est pas qu’une figure du passé, que son Evangile n’est pas un mirage fumeux mais force transformatrice, levain soulevant la pâte du monde. C’est l’Esprit de Dieu qui a enflammé et mobilisé ses disciples courageux.
Comment évangéliser si nous ne savons même pas montrer aux jeunes "ces œuvres plus grandes", si nous nous présentons comme des assistants moroses de cérémonies inefficaces?
Notre grand travail aujourd’hui est de vivre à fond le temps pascal pour demander et accueillir la même Force divine, l’Esprit, le Souffle de Dieu afin de réactualiser sans fin la Bonne Nouvelle et manifester Jésus vivant aux hommes de notre temps.
Raphaël Devillers o.p.

