Une présence d’Eglise derrière les barreaux


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Une présence d’Eglise derrière les barreaux
Par Jean-Jacques Durré
Publié le - Modifié le
5 min

PrisonAumônière en chef des prisons francophones de Belgique depuis 2006, Anne-Marie Fortemps est une femme de tempérament, qui n'a pas sa langue en poche, surtout lorsqu'il s'agit de défendre les droits de ceux qui sont incarcérés. C'est avec passion qu'elle parle de sa mission d'Eglise et des enjeux qui y sont liés.

Les prisons belges sont comme des cocotte-minute oubliées sur le feu. Si aucune solution n'est trouvée rapidement au problème de la surpopulation carcérale, elles vont finir par nous exploser au visage. Actuellement, nos prisons comptent quelque 12.000 détenus pour une capacité d'un peu plus de 9.000 places, ce qui représente une augmentation de 7% par rapport à 2012. Une telle situation ne peut évidemment qu'avoir des conséquences sur les conditions de vie des détenus.

Dans son rapport 2013, la section belge de l'Observatoire international des prisons pointe plus de 75 atteintes aux droits élémentaires des prisonniers, parmi lesquelles le manque d'hygiène, l'absence de toilettes dans certaines cellules, le déclin de la santé physique et mentale des détenus, le manque de suivi par les médecins et les assistants sociaux, des repas mal équilibrés et souvent servis froids, le manque de serviettes, de pantalons ou de chaussures en bon état, ou encore la promiscuité.

Anne-Marie Fortemps (15)Un changement de vie radical

Heureusement, des hommes et des femmes assurent une présence d'Eglise dans ces lieux souvent déshumanisants et indignes d'une démocratie. Aumônière en chef des prisons francophones de Belgique, Anne-Marie Fortemps (photo) nous parle avec passion de sa mission.

"Au départ, rien ne me prédisposait à remplir cette mission", explique cette mère de quatre enfants. "Je travaillais depuis vingt ans comme cadre à la Mutualité chrétienne, lorsque j'ai commencé à me poser des questions existentielles. Comme je n'avais pas envie d'attendre d'avoir 65 ans pour y répondre, j'ai décidé, en accord avec mon mari, de prendre une année sabbatique pour me ressourcer spirituellement et approfondir ma foi. J'ai suivi une formation à l'Institut de catéchèse de Liège, d'abord comme élève libre, puisqu'à l'époque, il n'existait rien de spécifique pour les laïcs."

Une présence fraternelle

Cette année marqua un tournant dans la vie d'Anne-Marie Fortemps. A la demande de Mgr Albert Houssiau, l'évêque de l'époque, elle poursuit effectivement sa formation théologique et pastorale, effectue un stage à Lantin et devient la première femme laïque à être aumônier dans une prison d'hommes. Un choix qu'elle ne regrette pas du tout, même si elle reconnaît que ce n'est pas évident tous les jours. Il suffit de toute façon de voir la passion qui l'anime quand elle parle de son travail, de ses "gars" ou de l'univers carcéral pour en être persuadé.

Coordinatrice de l'ensemble de l'aumônerie catholique des prisons francophones depuis 2006, cette dynamique quinquagénaire a donc passé depuis quinze ans une grande partie de son temps avec les détenus de Lantin. "Ma mission consiste d'abord à être présente à leurs côtés, à les écouter et à les accompagner, sans les réduire aux faits qu'ils ont commis", explique-t-elle. "Ensuite, je suis là, avec mes collègues, pour permettre à la communauté chrétienne de la prison de se rassembler, comme le ferait n'importe quelle autre communauté en paroisse." Une présence indispensable, car, comme le rappelle la charte des aumôniers catholiques francophones, en prison, tout concourt à "dépersonnaliser les personnes et à les rendre sans importance aux yeux des autres".

Un champ d'action plus restreint

En quinze ans, l'aumônière a assisté à pas mal d'évolutions. Certaines positives, d'autres moins. "Au début, la foi des détenus était surtout de type sociologique", explique-t-elle. "Aujourd'hui, ils nous interpellent davantage sur le cœur de la foi chrétienne. Ils sont dans un chemin de questionnement qui les ramène à l'Evangile. Nous avons d'ailleurs beaucoup plus de demandes de baptême et de confirmation que par le passé."

Anne-Marie Fortemps estime, par contre, que depuis 2007, son champ d'action a fortement diminué. "Avant, nous pouvions rendre visite à tous les détenus", explique-t-elle. "Aujourd'hui, nous n'avons plus accès spontanémant qu'à ceux qui sont catholiques, puisqu'ont été créés des postes d'aumôniers et de conseillers pour les autres cultes. Or, notre mission est d'être tout à tous, d'être là pour chaque être humain. C'est un peu comme si l'on nous disait: le musulman n'est pas ton frère, tu n'as pas le droit de lui rendre visite, sauf s'il en fait la demande explicite. Dans ce contexte, où est la mission prophétique de l'aumônier catholique?"

Ses joues se colorent maintenant de rouge et son débit s'accélère, car à cette nouvelle limite, s'ajoute le problème de la surpopulation. "Pour des raisons de sécurité, on a réduit notre temps de présence en cellule. Les surveillants estiment qu'il y a trop de passages et ils ne veulent plus qu'il y ait deux portes ouvertes en même temps. En période de crise, il arrive même que nous n'ayons plus accès du tout aux détenus, alors que nous sommes parfois le seul lien social qu'il leur reste. C'est pareil pour les célébrations eucharistiques. Avant, l'assemblée était parfois de 80 détenus. Aujourd'hui, certaines directions limitent l'assemblée à quinze personnes maximum. Pire, il suffit parfois qu'il manque un surveillant pour que la messe soit annulée."

Pas question, cependant, pour elle, de baisser les bras ou de sombrer dans le pessimisme. "La réinsertion des détenus est un enjeu vital. Si l'accès aux cellules est plus difficile qu'avant, mettons notre énergie dans l'accompagnement de ceux qui sortent et créons des lieux d'accueil." Un appel qui semble avoir été entendu par nos évêques, puisque des initiatives allant dans ce sens ont été lancées dans plusieurs diocèses du pays.

Pascal ANDRÉ

Pour aller plus loin: https://aumonerie-catholique-des-prisons.be

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