L'Université d'été du Secrétariat général de l'enseignement catholique (SeGEC) a rassemblé quelque 500 participants, le 23 août dernier, à Louvain-la-Neuve. Pour cette neuvième édition, les organisateurs ont choisi d'aborder un thème qui n'est pas souvent à l'ordre du jour des médias: le rapport entre la culture et l'école.
Enseignants, directeurs d'école, membres de PO, administrateurs, conseillers pédagogiques, éducateurs, psychologues… Ils étaient près de 500 à avoir répondu à la traditionnelle invitation du Secrétariat général de l'enseignement catholique. Chaque année, à la fin du mois d'août, le SeGEC propose, en effet, à toutes celles et tous ceux qui le souhaitent d'approfondir un thème lié à leur métier d'enseignant. Pour cette neuvième édition, l'Université d'été a choisi d'en explorer un qui est rarement abordé les médias, alors qu'il est essentiel: les rapports entre culture et école. Un sujet qui a visiblement inspiré les deux principaux conférenciers de la journée: le philosophe et sociologue Jean De Munck, et le compositeur, interprète et pédagogue Benoît Mernier.
La culture scolaire : une contre-culture
Le premier a commencé par rappeler que l'instruction scolaire a longtemps été réservée à un groupe restreint de la population, 5% maximum, et qu'il a fallu les révolutions industrielle et politique du XIXe siècle pour qu'elle se généralise à l'ensemble de la population. En faisant naître des besoins nouveaux, elles ont fait de chacun de nous des lettrés, a expliqué le sociologue. "Dans l'Ancien régime, il n'était pas nécessaire de savoir lire, écrire ou compter, mais une fois que les gens ont commencé à travailler en usine, il est apparu nécessaire de connaître un minimum de grammaire, d'arithmétique et de géométrie. De même, la révolution démocratique exige des citoyens instruits. Il faut au moins être capable de lire le nom des candidats sur les bulletins de vote, comprendre les enjeux. C'est ainsi que l'école s'est peu à peu imposée et a commencé à déverser un savoir standard."
Pour répondre aux exigences de l'Etat moderne et de l'économie industrielle, l'école est allée puiser de façon sélective dans la culture, à savoir les sciences, les Arts et la religion, et a développé une culture spécifique. "Cette culture spécifique", poursuit-il, "naît de discussions et de délibérations internes au monde scolaire et se stabilise provisoirement au travers de conventions. Elle n'est donc pas arbitraire. Elle sélectionne les éléments culturels, et donc elle les réduit, les hiérarchise. Elle ne les reflète pas. Elle ajoute toutefois une spécificité: la pédagogie scolaire, dont l'objectif est de faire de l'individu une personnalité libre." Dans ce sens, estime le professeur de l'UCL, on peut dire que la culture scolaire est une contre-culture, une invention, un mixage d'éléments disparates.
L'école doit conserver son autonomie
Bien sûr, poursuit-il, la culture scolaire fait l'objet de tentatives d'accaparement par les différentes instances: le monde économique, qui veut faire des individus de bons travailleurs, et l'Etat, qui veut en faire des citoyens obéissants et soumis. Voilà pourquoi l'école doit conserver son autonomie. Surtout que les uns de l'un comme de l'autre sont souvent contradictoires. "L'économie a des attentes à la fois productivistes (discipline, self contrôle, planification) et consuméristes (dépense, immédiateté, jouissance sans frein). Et pareil pour l'Etat qui veut à la fois renforcer le sentiment national des citoyens, tout en attendant d'eux davantage de cosmopolitisme." "L'école", poursuit Jean De Munck, "doit prendre distance par rapport à ces demandes et les reformuler. Il n'y a qu'elle qui peut sauver une cohérence."
Après un temps d'ateliers qui a permis aux participants de se confronter à différentes disciplines culturelles (littérature, médias, musique, spectacle…) et un repas à l'Aula Magna, le second intervenant, Benoît Mernier, a ouvert l'après-midi avec une réflexion ayant pour titre: "Création et transmission: une école de l'imaginaire". Après avoir énuméré les différentes définitions de la culture données par Michel de Certeau, qui montre combien ce concept recouvre des réalités bien différentes, le professeur d'orgue et d'improvisation de l'Institut supérieur de musique et de pédagogie (IMEP) a insisté sur le côté fluide et mobile de la culture. "Elle n'est pas un objet figé, qui se transmet de façon intacte de génération en génération", a-t-il expliqué. "Elle appelle donc la créativité. Elle doit permettre de se transformer, de grandir, d'évoluer par rapport aux autres."
Pour le compositeur et interprète, il est nécessaire d'aller à la rencontre de la culture de l'autre tout en approfondissant la sienne. "Le cosmopolitisme ne peut être pleinement assumé que si l'on est soi-même enraciné dans sa propre culture." "La culture", a-t-il poursuivi, "fonctionne par liaison, par relais, par rhizome. Elle est enrichissement d'un savoir par un autre savoir, d'une expérience par une autre expérience."
Révéler et renforcer les pulsions créatrices
Reprenant une citation du philosophe américain Noam Chomsky, il a également rappelé que "le principal but de l'éducation est de révéler et de renforcer les pulsions créatrice". Pour lui la créativité est nécessaire à tous les niveaux. Il regrette d'ailleurs que les cours artistiques ne fassent souvent que l'objet de bouche-trous, qu'il n'y ait pas de politique volontariste dans ce domaine." Mais, insiste-t-il, "nous ne sommes pas là pour nous lamenter". "La créativité n'est pas un but en soi. C'est une attitude. On peut la retrouver ailleurs, dans la recherche scientifique, par exemple."
Partant de sa propre expérience de musicien et pédagogue, Benoît Mernier s'est ensuite demandé comment fonctionne l'acte créateur, ponctuant son intervention de nombreux extraits musicaux. Parmi les conditions de la création musicale, il cite l'inspiration – bien qu'il préfère parler de disponibilité d'esprit, la régularité dans le travail, la capacité à apprendre de ses erreurs, etc. Pour lui, la création est un rapport subtil entre invention et réappropriation. "On ne peut pas tout réinventer à chaque fois", explique-t-il. "Le créateur ne peut pas faire abstraction de sa culture, de ses connaissances." Enfin, le directeur de l'IMEP ne sait pas si créer peut s'apprendre ou se transmettre, mais ce dont il est sûr, c'est que l'école doit stimuler et développer l'imaginaire.
Etienne Michel, le directeur général du SeGEC, a conclu la journée, en présence de la nouvelle ministre de l'enseignement obligatoire et de promotion sociale Marie-Martine Schyns, en insistant sur l'importance de la culture, même si le mot peut paraître usé. Pour lui, "la culture scolaire est une contre-culture indispensable pour faire société". Et plutôt que de standardiser les écoles, il serait préférable de jouer la carte de la diversité. "La diversité des écoles et des projets est une richesse à préserver. L'enjeu est donc de taille."
Un déséquilibre entre les réseaux
A quelques jours de la rentrée, Etienne Michel est revenu sur la difficulté pour certains parents et élèves de trouver une école, principalement à Bruxelles, mais aussi dans certaines régions de Wallonie."Face à l'urgence du défi démographique, de nouvelles écoles, de nouvelles classes devront être créées", a insisté le directeur général du SeGEC, qui espère que les autorités publiques auront le souci de favoriser de la même manière les différents réseaux.
En Belgique, la part de budget consacrée aux investissements dans les bâtiments scolaires est actuellement de 2,8% contre 8,2% en moyenne dans les pays de l'OCDE. Et ce sous-investissement est encore plus criant dans l'enseignement libre. Après calculs, Etienne Michel constate qu'il est de 348 euros/élève/an dans le réseau de la Communauté française, de 128 euros dans les écoles organisées par les communes et les provinces, et 85 euros dans les écoles libres. "Pour ces dernières, il est donc impossible de construire ou de louer les surfaces nécessaires avec ce type de financement". Il plaide donc pour que la Communauté française adopte le même modèle qu'en Flandre, où les écoles libres ont le même traitement que les communes et les provinces, c'est-à-dire 60% en cash et le solde sous forme d'une subvention d'intérêt.
Pascal ANDRE
article modifié le 27/8/2013 à 13h36



